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Full text of "Journal d'un voyageur pendant la guerre"

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) 



ŒUVRES 



DE 



GEORGE SAND 



I 



MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS 



ŒUVRES COMPLÈTES 



DB 



GEORGE SAND 



rORMÂT GRAND INrlg 



Lbs Amours db l*age d*or . i vol. 

ADRIANI 1 — 

André i — 

Antonià i — 

Le Beau Laurence i — 

Les Beaux Messieurs db 

bois-dore 2 — 

Gadio 1 — 

CÉSARINE DlETRICH 1 — 

Le Cuateau des Désertes, i — 
' Le Compagnon du tour de 

Frange 2 — 

La Comtesse DE Rudolstadt 2 ^ 
La Confession d'une jeune 

FILLE 2 — 

Constance Verrier -i — 

Coksuelo 3 — 

Les Dames vertes i — 

La Daniklla • 2 — 

La Dernière Aldini 1 — 

Le Dernier Amuur i — 

Le Diaule aux champs.... i — 

Elle et Lui i — 

La Famille de Germandre i — 

La Filleule i — 

Flavie i — 

Francia i — 

François le Giumfi i — i 

Histoire de ma vie io — 

Un Hiver a Majorque — 

Spiridion i — 

L'fluMME de neige 3 — 

Horace t — 

Inuuna -1 — 

ISIDORA i — 

Jacques i — 

Jeam dë la Uuoue 1 — 

JbanZiska. —Gabriel i — 



Jeanne i 

Journal d'un Voyageur -fen- 
dant la GUERRE 

Laura 

LÉLiA. — Môtella. — Cora... 
Lettres d'un voyageur ... 
LucREZiA FLOiiiANi Laviniu. 
Mademoiselle La QuiNTiNiE 
Mademoiselle Merquem. . . 
Les Maîtres mosaïstes.... 
Les Maîtres sonneurs .... 

Malgrétout 

La Mare au Diable 

Le Marquis de Villemer.. 

Mauprat 

Le Meunier d'Angibault.. 
Monsieur Sylvestre 

MONT-llEVÊCHE 

Narcisse 

Nouvelles 

Pauline 

La Petite Fadette 

Le Péché de M. Antoine... 

Le PicciNiNo 

Pierre qui roule 

Promenades autour d'un 

VILLAGE 

Le Secrétaire intime 

Les Sept cordes de la Lyre 

Simon 

Tamaris 

Teverino. — Leone Leoni.. 

THEATRE complet 

Théâtre de Nouant 

l'usgoque 

Valentine 

Valvedrb 

La Ville noire 



vol. 



CI'cLjr.— Imp. Paui Dipuwr et C'«*, rue duBao-d'Asnitrct, 12, 



JOURNAL 



D UN 



VOYAGEUR 



PENDANT 



LA GUERRE 



PAR 



GEORGE SAND 

TROISIÈME ÉDITION 




PARIS 

MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS 
RUE AUBER, 3, PLAGE DE l'OPÉRA 

LIBRAIRIE NOUVELLE 

BOULEVARD DES ITALIENS, 13, AU COIN DE LA RLE DE GRAHMONT 

1871 

Droits de reprodaction et de traduction rô^ervés 



JOURNAL 



D'UN VOYAGEUR 



PENDANT LA GUERRE 



Nohant, 15 septembre 1870. 

Quelle année, mon Dieu ! et comme la vie nous 
a été rigoureuse 1 La vie est un bien pourtant, 
un bien absolu, qui ne se perd ni ne diminue 
dans le sublime total universel. Les hommes de 
ce petit monde où nous sommes n'en ont encore 
qu'une notion confuse, un sentiment fiévreux, 
douloureux, étroit. Ils font un misérable usage 
des fugitives années où ils croient pouvoir dire 
moij sans songer qu'avant et après cette passa- 



2 JOURNAL d'un voyageur 

gère affirmation, leur moi a déjà été et sera en- 
core un moi inconscient peut-être de Tavenir et 
du passé, mais toujours plus affirmatif et plus 
accusé. 

Des milliers d'hommes viennent de joncher les 
champs de bataille de leurs cadavres mutilés. 
Chers êtres pleures ! une grande âme s'élève avec 
la. fumée de votre sang injustement, odieusement 
répandu pour la cause des princes de la terre. 
Dieu seul sait comment cette âme magnanime se 
répartira dans les veines de Thumanité; mais 
nous savons au moins qu'une partie de la vie de 
ces morts passe en nous et y décuple Famour du 
vrai, l'horreur de la guerre pour la guerre, le 
besoin d'aimer, le sentiment de la vie idéale, qui 
n'est autre que la vie normale telle que nous 
sommes appelés à la connaître. De cette étreinte 
furieuse de deux races sortira un jour la frater^ 
nité, qui est la loi future des races civilisées. Ta 
mort, ô grand cadavre des armées, ne sera donc 
pas perdue, et chacun de nous portera dans son 
sein un des cœurs qui ont cessé de battre* 



PENDANT LA GUERRE ô 

Ces réflexions me saisissent au lever du soleil, 
après quatre jours de fièvre que vient de dissiper 
ou plutôt d'épuiser une nuit d'insomnie. En ou- 
vrant ma fenêtre, en aspirant la fraîcheur du 
matin et le profond silence d'une campagne en- 
core matériellement tranquille, je me demande 
si tout ce que je souffre depuis six semaines n'est 
point un rêve. Est-il possible que ce matin bleu, 
cette verdure renouvelée après un été torride, 
ces nuages roses qui montent dans le ciel, ces 
rayons d'or qui percent les branches, ne soient 
pas l'aurore d'un jour heureux et pur? Est-il 
possible que les héros de nos places de guerre 
souffrent mille morts à cette heure, et que Paris 
entende déjà peut-être gronder le canon allemand 
autour de ses murailles? Non, cela n'est pas. J'ai 
eu le cauchemar, la fièvre a déchaîné sur moi ses 
fantômes, elle m'a brisée. Je m'éveille, tout est 
comme auparavant. Les vendangeurs passent, 
les coqs chantent, le soleil étend sur l'herbe ses 
tapis de lumière, les enfants rient sur le chemin. 
/ ^^ Horreur ! voilà des blessés qui reviennent, des 






h JOURNAL d'un voyageur 

conscrits qui partent : malheur à moi, je n'avais 
pas rêvé ! 

Et devant moi $e déroule de nouveau cette fu- 
neste demi-année dont j'ai bu l'amertume en si- 
lence : Mon fils gravement malade pendant seize 
nuits que j'ai passées à son chevet, — attendant 
d'heure en heure, durant plusieurs de ces nuits 
lugubres, que ma belle-fille m'apportât des nou- 
velles de mes deux petits-enfants sérieusement 
malades aussi : et puis, quelques jours plus tard, 
quand le printemps splendide éclatait en pluie 
de fleurs sur nos têtes, vingt autres nuits passées 
auprès de mon fils malade encore. Et puis une 
grande fatigue, le travail en retard, un effort dé- 
sespéré pour reprendre ma tâche au milieu d'un 
été que je n'ai jamais vu, que je ne croyais pas 
possible dans nos climats tempérés : des journées 
où le thermomètre à l'ombre montait à 45 degrés, 
plus un brin d'herbe, plus une fleur au 1" juil- 
let, les arbres jaunis perdant leurs feuilles, la 
terre fendue s'ouvrant comme pour nous ense- 
velir, l'effroi de manquer d'eau d'un jour à l'autre. 



PENDANT LA GUERRE 5 

Teffroi des maladies et de la misère pour tout ce 
pauvre monde découragé de demander à la terre 
ce qu'elle refusait obstinément à son travail, la 
consternation de sa fauchaison à peu près nulle, 
la consternation de sa moisson misérable, ter- 
rible sous cette chaleur d'Afrique qui prenait un 
aspect de fin du monde ! Et puis des fléaux que 
la science croyait avoir conjurés et devant les- 
quels elle se déclare impuissante, des variales 
foudroyantes, horribles, l'incendie des bois en- 
vironnants élevant ses fanaux sinistres autour 
de rhorizon, des loups effarés venant se réfugier 
le soir dans nos maisons ! Et puis des orages fu- 
rieux brisant tout, et la grêle meurtrière ache- 
vant l'œuvre de la sécheresse! 

Et tout cela n'était rien, rien en vérité ! Nous 
regrettons ce temps si près de nous dont il 
semble qu'un siècle de désastres nous sépare 
déjà. La guerre est venue, la guerre au cœur de 
la France, et aujourd'hui Paris investi! Demain 
peut-être, pas plus de nouvelles de Paris que de 
Metz! Je ne sais pas comment nos cœurs ne sont 



6 JOURNAL d'un voyageur 

pas encore brisés. On ne se parle plus dans la 
crainte de se décourager les uns les autres. 



17 septembre. 

Aujourd'hui pas de lettres de Paris, pas de 
journaux. La lutte colossale, décisive, est-elle 
engagée? Je me lève encore avec le jour sans 
avoir pu dormir un instant. Le sommeil, c'est 
l'oubli de tout ; on ne peut plus le goûter qu'au 
prix d'une extrême fatigue, et nous sommes 
dans l'inaction ! On ne peut s'occuper des cam- 
pagnes apparemment; rien pour organiser ce 
qui reste au pays de volontés encore palpitantes, 
rien pour armer ce qui reste de bras valides. Il 
n'y en a pourtant plus guère ; on a déjà appelé 
tant d'hommes ! Notre paysan a pleuré, frémi, 
et puis il est parti en chantant, et le vieux, l'in- 
firme, iC patient est resté pour garder la famille 
et le troupeau, pour labourer et ensemencer le 
champ. Beauté mélancolique de l'homme de la 
terre, que tu es frappante et solennelle au 



PENDANT LÀ GUERRE 7 

milieu des tempêtes politiques ! Tandis que le 
riche, vaillant ou découragé, abandonne son 
bien-être, son industrie, ses espérances person* 
nelles, pour fuir ou pour combattre, le vieux 
paysan, triste et grave, continue sa tâche et tra- 
vaille pour Tan prochain. Son grenier est à peu 
près vide ; mais, fût-il plein, il sait bien que 
d'une manière ou de l'autre il lui faudra payer 
les frais de la guerre. Il sait que cet hiver sera 
une saison de misère et de privations ; mais il 
croit au printemps, lui ! La nature est toujours 
pour lui une promesse, et je Tai trouvé moins 
affecté que moi en voyant mourir cet été le der- 
nier brin d'herbe de son pré, la dernière fleu- 
rette de son sillon. J'avais un chagrin d'artiste 
en regardant périr la plante, la fleur, ce sourire 
pur et sacré de la terre, cette humble et perpé- 
tuelle fête de la saison de vie. Tandis que je me 
demandais si le sol n'était pas à jamais desséché, 
si la sève de la rose n'était pas à jamais tarie, si 
je retrouverais jamais l'ancolie dans les foins ou 
la scutellaire au bord de l'eau tarie, il ne se sou- 



8 JOURNAL d'un voyageur 

ciait, lui, que de ce qu'il pourrait faire manger 
-à sa chèvre ou à son bœuf durant l'hiver; mais 
il avait plus de confiance que moi dans l'inépui- 
sable générosité du sol. Il disait : 

— Qu'un peu de pluie nous vienne, nous sè- 
merons vite, et nous recueillerons en automne. 

Mon imagination me montrait un cataclysme 
là où sa patience ne constatait qu'un accident. 
Il ne s'apercevait guère du luxe évanoui, du 
bleuet absent des blés, du lychnis rose disparu 
de la haie. 11 arrachait une poignée d'herbe avec 
la racine sèche, et après un peu d'étonnement, 
il disait : 

— L'herbe pourtant, Therbe ça ne peut pas 
mourir ! 

Il n'a pas la compréhension raisonnée, mais il 
a l'instinct profond, inébranlable, de Timpéris 
sable vitalité. Le voilà en présence de la famine 
pour son compte, aux prises avec les aveugles 
éventualités de la guerre : comme il est calme ! 
Au milieu de ses préjugés, de ses entêtements, 
de son ignorance, il a un côté vraiment grand. 



PENDANT LA GUERRE 9 

Il représente Vespèce avec sa persistante con- 
fiance dans la loi du renouvellement. 



Boussac (Creuse), 20 septembre. 

« 

On dit que récapituler ses maux porte mal- 
heur. Gela est vrai pour nous aujourd'hui. La 
variole s'est déclarée foudroyante, épidémique 
autour de nous ; nous avons renvoyé les enfants 
et leur mère, et aujourd'hui force nous est de 
les rejoindre, car le fléau est installé pour long- 
temps peut-être, et nous ne pouvons vivre ainsi 
•séparés. Nous voilà fuyant quelque chose de plus 
aveugle et de plus méchant encore que la guerre, 
après avoir tenté vainement d'y apporter re- 
mède ; hélas ! il n'y en a pas ; le paysan chasse 
le médecin ou le voit arriver avec effroi. Partons 
donc ! Une balle n'est rien, elle ne tue que celui 
qu'elle frappe, mais ce mal subit qu'il faut abso- 
lument communiquer à l'être dévoué qui vous 
soigne, à votre enfant, à votre mère, à votre 

meilleur ami!... Il faut donc alors mourir en se 

1. 



10 JOURNAL d'un voyageur 

haïssant soi-même, en se maudissant, en se re- 
prochant comme un crime d'avoir vécu une 
heure de trop ! 

La chaleur est écrasante, la sécheresse va re- 
commencer; elle n'a pas cessé ici, dans ce pays 
granitique, littéralement cuit. Nous couchons 
dans une petite auberge très^-propre; abondance 
de plats fortement épicés, pas d'eau potable. Le 
pays est admirable quand même. La couleur est 
morte sur les arbres, mais les belles formes et 
les beaux tons des masses rocheuses bravent le 
manque de parure végétale. Les bestiaux épars, 
cherchant quelques brins d'herbe sous la fou- 
gère, ont un grand air de tristesse et d'ennui ; 
leurs robes sont ternes, tandis que les flancs dé- 
nudés des collines brillent au soleil couchant 
comme du métal en fusion. Le soleil baisse 
encore, tout s'illumine, et les vastes brûlis de 
bruyère forment à l'horizon des zones de feu 
véritable qu'on ne distingue plus de l'embrase- 
ment général que par un ton cerise plus clair. 
Sommes-nous en Afrique ou au cœur de la 



PENDANT LA GUEIIRB 11 

France? Hélas! c'est Tenfer avec ses splendeurs 
effrayantes où Tâme navrée des souvenirs de la 
terre fait surgir les visions de guerre et d'in- 
cendie. Ailleurs on brûle tout de bon les villages, 
on tue les hommes, on emmène les troupeaux. 
Et ce n'est pas loin, ce qu'on ne voit pas encore ! 
Ce magnifique coucher de soleil, c'est peut-être 
la France qui brûle à l'horizon ! 



Saint-Lonp (Creuse), SI septembro. 

Le Puy-de-Dôme et la fière dentelure des 
volcans d'Auvergne se sont découpés tantôt dans 
le ciel au delà du plateau que nous traversions, 
premier échelon du massif central de la France. 
Quelle placidité dans cette lointaine apparition 
des sommets déserts ! Voilà le rempart naturel 
qu'au besoin la France opposerait à l'invasion; 
qu'il est majestueux sous son voile de brume 
rosée I Les plaines immenses qui s'échelonnent 
jusqu'à la base semblent le contempler dans un 
muet recueillement. 



12 JOURNAL d'un voyageur 

Ici tout est calme, encore plus qu'aux bords 
de rindre. Les gens sont pourtant plus actifs et 
plus industrieux; ils ont plus de routes et de 
commerce, mais ils sont plus sobres et plus 
graves. Le paysan vit de châtaignes et de cidre, 
il sait se passer de pain et de vin ; sa vache et 
son bœuf ne sont pas plus difficiles que son 
âne. Ils mangent ce qu'ils trouvent, et sont 
moins éprouvés par la sécheresse que nos bêtes 
habituées à la grasse prairie. Ce pays-ci n'atti- 
rera pas la convoitise de l'étranger. La nature 
lui sera revéche, si l'habitant ne lui est pas 
hostile. 

Nous voici chez d'adorables amis, dans une 
vieille maison très-commode et très -propre, 
aussi bien, aussi heureux qu'on peut Tétré par 
ces temps maudits. L'air est sain et vif, le soleil 
a tout dévoré, et le danger de famine est bien 
plus effrayant encore que chez nous. Ils n'ont 
pas eu d'orage, pas une goutte d'eau depuis six 
mois ! Deux beaux petits garçons jouent au so- 
leil, sous de pauvres acacias dénudés, avec nos 



PENDANT LA GUERRE 13 

deux petites filles, charmées du changement de 
place, un petit âne d*un bon caractère, et un 
gros chien qui flaire les nouveau - venus d*un 
air nonchalant. Les enfants rient et gambadent, 
c'est un heureux petit monde à part qui ne s'in- 
quiète et ne s'attriste de rien. Au commence- 
ment de la guerre, nous ne voulions pas qu'on 
en parlât devant nos filles; nous avions peur 
qu'elles n'eussent peur. Nous les retrouvons 
déjà acclimatées à cette atmosphère de désola- 
tion ; elles ont voyagé, elles ont fait une ving- 
taine de lieues; elles parlent bataille, elles 
jouent aux Prussiens avec ces garçons, qui se 
font des fusils avec des tiges de roseau. C'est un 
jeu nouveau, une fiction, cela n'est pas arrivé, 
cela n'arrivera pas. Les enfants décidément ne 
connaissent pas la peur du réel. 



22 septembre. 

Chez nous, j'étais physiquement très-malade. 
Étais-je sous l'influence de l'air empesté, du 



14 JOURNAL D*UN VOTAOSUR 

pauvre Nohant ? Aujourd'hui je me sens guérie, 
mais le cœur ne reprend pas possession de lui- 
mémeé On avait naguère, dans la tranquillité 
de la vie retirée et studieuse, cette petite joie 
intérieure qui est comme le sentiment de Tétât 
de santé de la conscience personnelle. Aujour- 
d'hui il n'y a plus du tout de personnalité pos- 
sible; le devoir accompli, toujours aimé, mais 
impuissant au delà d'une étroite limite, ne con- 
sole plus de rien. Voici les temps de calamité 
sociale où tout être bien organisé sent frémir en 
soi les profondes racines de la solidarité hu- 
maine. Plus de chacun pour soi, plus de chacun 
chez soi! La communauté des intérêts éclate. 
L'avare qui compte sa réserve est effrayé de 
cette stérile ressowce qui s'écoulera sans se re- 
nouveler. Il est malheureux, irrité ; il voudrait 
égorger l'inconnu, la crise, tout ce qui tombera 
sous sa main. Il cherche un lieu sûr pour cacher 
sa bourse, non pas tant pour la dérober à l'Alle- 
mand, avec lequel il se résigne à transiger, que 
pour se dispenser de nourrir son voisin affamé 



PENDANT LA OUËRRË 15 

rhîver prochain. Celui qui n'a pas la même 
préoccupation personnelle est malheureux au- 
trement, sa souffrance est plus noble, mais elle 
est plus profonde et plus constante. 11 ne se dit 
pas comme Tavare qu'il réussira peut-être, à 
force de soins, à ne pas trop manquer. Quand 
l*avare a saisi cette espérance, il s'endort ras- 
suré. L'autre, celui qui fait bon marché de lui- 
même, ne réfléchit pas tant à son lendemain. 
Son sommeil est un rêve amer où l'âme se tord 
sous le poids du malheur commun. Pauvre sol- 
dat de l'humanité, il veut bien mourir pour les 
autres, mais il voudrait que les autres fussent 
assurés de vivre, et quand h voix de la vision 
crie à son oreille : Tout meurt! il s'agite en vain, 
il étend ses mains dans le vide. Il se sent mourir 
autant de fois qu'il y a de morts sur la terre. 



22 septembre. 



Heureux ceux qui croient que la vie n'est 
qu'une épreuve passagère, et qu'en la méprisant 



16 JOURNAL d'un voyageur 

ils gagneront une éternité de délices! Ce calcul 
égoïste révolte ma conscience, et pourtant je 
crois que nous vivons éternellement, que le soin 
que nous prenons d'élever notre âme vers le 
vrai et le bien nous fera acquérir des forces tou- 
jours plus pures et plus intenses pour le déve- 
loppement de nos existences futures; mais 
croire que le ciel est ouvert à deux battants à 
quiconque dédaigne la vie terrestre me semble ' 
une impiété. Une place nous est échue en ce 
monde; purifions-la, si elle est malsaine. La vie 
est un voyage ; rendons-le utile, s'il est pénible. 
Des compagnons nous entourent au hasard; 
quels iju'ils soient, voyageons à frais communs; 
ne prions pas, plutôt que de prier seuls. Tra- 
vaillons, marchons, déblayons ensemble. Ne 
disons pas devant ceux qui meurent en chemin 
qu'ils sont heureux d'être délivrés de leur tâche. 
Le seul bonheur qui nous soit assigné en ce 
monde, c'est précisément de bien faire cette 
tâche, et la mort qui l'interrompt n'est pas une 
dispense de recommencer ailleurs. Il serait 



PENDANT LA GUERBE 17 

commode, en vérité, d'aller s'asseoir au sep- 
tième ciel pour avoir vécu une fois. 



23 septembre. 

Un soleil ardent traversant un air froid : ceci 
ressemble au printemps du Midi; mais la sé- 
cheresse des plantes nous rappelle que nous 
sommes au pays de la soif. On a grand'peine ici 
à se procurer de Teau, et elle n'est pas claire; 
une pauvre petite source hors du village ali- 
mente comme elle peut bêtes et gens. Les ri- 
vières ne coulent plus. On nous a menés aujour- 
d'hui voir le gouffre de la Tarde. La Tarde est 
un torrent qui forme aux plateaux que nous tra- 
versons une ceinture infranchissable en hiver; 
il est enfoui dans d'étroites gorges granitiques 
qui se bifurquent ou se croisent en labyrinthe, 
et il y roule une masse d'eau d'une violence 
extrême. Le gouffre, où nous sommes descen- 
dus, offre encore un profond réservoir d'eau 
morte sous les roches qui surplombent. Le 



18 JOURNAL D*UN VÔtAOÊUR 

poisson s'y est réfugié. A deux pas plus loin, la 
Tarde disparaît et réparait de place en place ; elle 
semble revivre, marcher avec le vent qui la plisse, 
mais elle s'arrête et se perd toujours. En mille 
endroits, on passe la furieuse à pied sec, sur des 
entassements de roches brisées ou roulées qui 
attestent sa puissance évanouie. Rien n'est plus 
triste que cette eau dormante, enchaînée, trouble 
et morne, qui a conservé à ses rives escarpées 
un peu de fraîcheur prîntanière, mais qui semble 
leur dire : « Buvez encore aujourd'hui, demain 
je ne serai plus. » 

J'avais un peu oublié nos peines. Il y avait de 
ces recoins charmants où quelques fleurettes 
vous sourient encore et où l'on rêve de passer 
tout seul un jour de far niente, sans souvenir de 
la veille, sans appréhension du lendemain. En 
face, un formidable mur de granit couronné 
d'arbres et brodé de buissons ; derrière soi, une 
pente herbeuse rapide, plantée de beaux noyers; 
à droite et à gauche, un chaos de blocs dans le 
lit du torrent; sous les pieds, on a cet abtme où, 



PENDANT LA GUERRE 19 

à la saison des pluies, deux courants refoulés se 
rencontrent et se battent à grand bruit, mais où 
maintenant plane un silence absolu. Un vol de 
libellules effleure Teau captive et semble se rire 
de sa détresse. Une chèvre tond le buisson de la 
muraille k pic ; par où est-elle venue, par où s'en 
ira-t-elle ? Elle n'y songe pas ; elle vous regarde, 
étonnée de votre étonnement. Je contemplais la 
chèvre, je suivais le vol des demoiselles, je cueil- 
lais des scabieuses lilas ; quelqu'un dit près de 
moi : 

— Voilà une retraite assez bien fortifiée contre 
les Prussiens ! 

Tout s'évanouit, la nature disparaît. Plus de 
contemplation. On se reproche de s'être amusé 
un instant. On n'a pas le droit d'ouWier. Va-t'en, 
poésie, tu n'es bonne à rien ! 

Mon âme est-elle plus en détresse que celle 
des autres ? Il y a si longtemps que j'ai aban- 
donné à ma famille les soins de la vie pratique, 
que je suis redeyenue enfant. J'ai vécu au-dessus 
du possible immédiat, ne tenant bien compte 



20 JOURNAL d'un voyageur 

que du possible éternel. Certes j'étais dans le 
vrai absolu, mais non dans le vrai relatif. Je le 
savais bien; je me disais que le relatif, auquel je 
suis impropre, ne me regardait pas, que je n*y 
pouvais faire autorité, et qu'il était d'une sage 
modestie de ne pLus m'en mêler. Aujourd'hui je 
vois que la réflexion qui s'étend à rènsemble 
des faits humains est méconnue dans toute l'Eu- 
rope, que les nations sont régies par la loi bru- 
tale de l'égoïsme, qu'elles sont insensibles à 
regorgement d'une civilisation comme la nôtre, 
que l'Allemagne prend sa revanche de nos vie 
tôires, comme si un demi-siècle écoulé depuis 
ne l'avait pas initiée à la loi du progrès et à la 
notion de solidarité, que la faute d'un prince 
aveugle lui sert de prétexte pour nous détruire, 
que c'est bien l'Allemagne qui veut anéantir la 
France ! Tout le monde agit pour arriver à l'issue 
violente de cette lutte monstrueuse, et moi, je 
suis ici à m'étonner encore, en proie à une stu 
peur où je sens que mon âme expire ! 



PENDANT LA GUERRE 21 



S 4 septembre. 

S...* est une de ces supériori:és enfoncées dans 
la vie pratique, qui s*y font un milieu restreint, 
et ne se doutent pas qu'elles pourraient s'éten- 
dre indéfiniment. Doué d'une activité à la fois 
ardente et raisonnée, il s'intitule simple paysan, 
et pourrait être ministre d'État mieux que bien 
d'autres qui l'ont été. Il a su faire, d'une terre 
en friche, une propriété relativement riche. 
Pour qui sait l'histoire de la terre dans ces pays 
ingrats, réussir sans enfouir dans le sol plus d'ar 
gent qu'il n'en peut rendre est un problème ardu. 
Cela s'est fait par lui sans capitaux, sans risques, 
avec ardeur, gaieté, douceur paternelle. Sa femme 
est sa véritable moitié : similitude de goûts, 
d'opinions, de caractère; deux êtres dont les 
forces s'unissent et s'augmentent sous le lien 
d'une tendresse infinie. Couple rare, d'une tou- 
chante simplicité et d'une valeur qu'il ignore ! 

* Sigismond Haulmond. 



22 JOURNAL D*UN VOYAGEUR 

Ils ont beau dire, ils ne sont point paysans. Ils 
appartiennent à la bonne bourgeoisie, à la vraie, 
celle qui identifie sa tâche à celle du laboureur 
et le considère comme son égal ; mais cette éga- 
lité n'est pas la similitude. On a beau défendre 
au paysan d'appeler mon maître le propriétaire 
du champ qu'il cultive, il veut que la possession 
soit une autorité. Il ne voit dans la société qu'une 
hiérarchie de maîtrises à conserver, car il est 
maître aussi chez lui, et il n'y a pas longtemps 
qu'il admet sa femme à sa table. Il a de la maî- 
trise cette notion qu'elle n'est pas donnée par le 
travail et pour le travail seulement. Il veut qu'elle 
soit de tous les instants et s'étende à tous les 
actes de la vie* C'est en vain que le bourgeois 
éclairé lui dit : 

— Je ne suis que le patron, celui qui dirige 
l'emploi des forces. Quand la charrue est rentrée, 
quand le bœuf est à Tétable, je n'ai plus d'auto- 
rité; vous êtes mon semblable, nous pouvons 
manger ensemble ou séparément, nous pouvons 
penser, agir, voter, chacun à sa guise. En dehors 



PKNOANT LA GUERRE 23 

de la fonction spéciale qui nous lie à la terre par 
un contrat passé entre nous, chacun de nous 

s'appartient. 

Le paysan comprend fort bien; mais il ne 
veut pas qu'il en soit ainsi. Il ne veut pas être 
l'égal du maître, parce qu'il ne veut pas, sur 
l'échelon infime qu'il occupe, admettre un pou- 
voir égal au sien. Il prend la société pour un 
régiment où la consigne est de toutes les heures. 
Aussi se plie-t-il au régime militaire avec une 
prodigieuse facilité. Là où Je l>ourgeçis porte une 
notion de dévouement à la patrie qui lui fait aC' 
cepter les amertumes de l'esclavage, le paysan 
porte la croyance fataliste que Thomme est fait 
pour obéir. 

On s'assemble sur la place du village, on fait 
l'exercice avec quelques fusils de chasse et beau- 
coup de bâtons. Il y a là encore de beaux hom- 
mes qui seront pris par la prochaine levée et 
qui n'y croient pas encore. On sort du village, on 
apprend à marcher ensemble, à se taire dans les 
rangs, à se diviser, à se masser. L'un d'eux disait: 



2& JOURNAL D'UN VOYAGEUR 

— Je n'ai pas peur dès Prussiens. 

— Alors, répond un voisin, tu es décidé à te 
battre ? 

— T^on. Pourquoi me battrais-je? 

— Pour te défendre. S'ils prennent ta vache, 
qu'est-ce que tu feras ? 

— Rien. Ils ne me la prendront pas. 

— Pourquoi? 

— Parce qu'ils n'en ont pas le droit. 

Sancta simplicitas ! Toute la logique du paysan 
est dans cette notion du tien et du mien, qui 
lui paraît une loi de nature imprescriptible. Ils 
n'en ont pas le droit! — Le mot, rapporté à 
table, nous a fait rire, puis je l'ai trouvé triste 
et profond. Le droit! cette convention humaine, 
qui devient une religion pour l'homme naïf, que 
la société méconnaît et bouleverse à chaqur 
instant dans ses mouvements politiques ! Quand 
viendra l'impôt forcé, l'impôt terrible, inévitable, 
des frais de guerre, tous ces paysans vont dire 
que l'État n'a pas le droit ! Quelle résistance je 
prévois, quelles colères, quels désespoirs au bout 



PENDANT LA GUERRE 25 

d'une année stérile! Comment organiser une 
nation où le paysan ne comprend pas et domine 
la situation par le nombre î 



25 septembre. 

S... veut nous arracher à la tristesse; il nous 
fait voir le pays. La région qui entoure Saint- 
Loup n'est pas belle : les arbres, très-nombreux, 
sont moitié plus petits et plus maigres que ceux 
du Berri, déjà plus petits de moitié que ceux de la 
Normandie. Ainsi on pourrait dire que la Creuse 
ne produit que des quarts d'arbres. Elle se rachète 
au point de vue du rapport par la quantité, et 
on appelle le territoire où nous sommes la Lima- 
gne de la Marche. Triste Limagne, sans grandeur 
et sans charme, manquant de belles masses et 
d'accidents heureux ; mais au delà de ce plateau 
sans profondeur de terre végétale, les arbres 
s'espacent et se groupent, des versants s'accu- 
sent, et dans les creux la végétation trouve pied. 
Les belles collines de Boussac, crénelées de puis- 



26 JOURNAL D*UN VOYAGEUR 

vsantes pierres druidiques, reparaissent pour en- 
cadrer la partie ouest. A l'est, les hauteurs de 
Chambon font rebord à la vaste cuve fertile, 
coupée encore de quelques landes rétives et 
semée, au fond, de vastes étangs, aujourd'hui 
desséchés en partie et remplis de sables blancs 
bordés de joncs d'un vert sombre. Un seul de 
ces étangs a encore assez d'eau pour ressembler 
à un lac. Le soleil couchant y plonge comme 
dans un miroir ardent. Ma petite-fille Aurore, 
qui n'a jamais vu tant d'eau à la fois, croit 
qu'elle voit la mer, et le contemple en silence 
tant qu'elle peut l'apercevoir à travers les buis- 
sons du chemin. 

L'abbaye de Beaulieu est située dans une 
gorge, an bord de la Tarde, qui y dessine les 
bords d'un vallon charmant. Là il y a des arbres 
qui sont presque des arbres. Cette enceinte de 
fraîches prairies et de plantations déjà anciennes, 
car elles datent du siècle dernier^ a conservé de 
Fherbe et du feuillage à discrétion. Le ravin lui 
fait une barrière étroite, mais bien mouvementée. 



PENDANT LA GUERRE 27 

couverte de bois à pic et de rochers revêtus de 
plantes. Ce serait là, au printemps, un jardin 
naturel pour la botanique ; mais je ne vois plus 
rien qu'un ensemble, et on dit encore autour de 
moi : 

Les Prussiens ne s'aviseront pas de venir ici! 

— Toujours l'ennemi, le fléau devant les yeux ! 
Il se met en travers de tout ; c'est en vain que la 
terre est belle et que le ciel sourit. Le destruc^ 
teur approche, Içs temps sont venus. Une terreur 
apocalyptique plane sur l'homme, et la nature 
s'efface. 

On organise la défense ; s'ils nous en laissent 
le temps, la peur fera place à la colère. Ceux qui 
raisonnent ne sont pas effrayés du fait, et j'avoue 
que la bourrasque de l'invasion ne me préoccupe 
pas plus pour mon compte que le nuage qui 
monte à l'horizon dans un jour d'été. 11 apporte 
peut-être la destruction aussi, la grêle qui dé- 
vaste, la foudre qui tue ; le nuage est même plus 
redoutable qu'une armée ennemie, car nul ne 
peut le conjurer et répondre par une artillerie 



28 JOURNAL d'un voyageur 

terrestre à Tartillerie céleste. Pourtant notre vie 
se passe à voir passer les nuages qui menacent ; 
ils ne crèvent pas tous sur nos têtes, et Ton se 
soucie médiocrement du mal inévitable. La vie 
de rhomme est ainsi faite qu'elle est une accep- 
tation perpétuelle de la mort ; oubli inconscient 
ou résignation philosophique, Thomme jouit d'un 
bien qu'il ne possède pas et dont aucun bail ne 
lui assure la durée. Que l'orage de mort passe 
donc ! qu'il nous emporte plusieurs ou beaucoup 
à la fois! Y songer, s'en alarmer sans cesse, 
c'est mourir d'avance, c'est lé suicide par anti- 
cipation. 

Mais la tristesse que l'on sent est plus pénible 
que la peur. Cette tristesse, c'est la contagion de 
celle des autres. On les voit s'agiter diversement 
dans un monde près de finir, sans arriver à la 
reconstruction d'un monde nouveau. On m'écrit 
de divers lieux et de divers points de vue : 
a Nous assistons à l'agonie des races latines ! » 
Ne faudrait-il pas dire plutôt que nous tou- 
chons à leur renouvellement? 



PENDANT LA GUERRE 29 

Quelques-uns disent même que la transmission 
d'un nouveau sang dans la race vaincue modi- 
fiera en bien ou en mal nos instincts, nos tem- 
péraments, nos tendances. Je ne crois pas à cette 
fusion physique des races. La guerre n'amène 
pas^de sympathie entre le vainqueur et le vaincu. 
La brutalité cosaque n'a pas implanté en France 
une monstrueuse génération de métis dont il y 
ait eu. à prendre note. En Italie, pendant une 
longue occupation étrangère, la fierté, le point 
d'honneur patriotique n'ont permis avec l'en- 
nemi que des alliances rares et réputées odieuses. 
Nos courtisanes elles-mêmes y regarderont à 
deux fois avant de se faire prussiennes, et d'ail- 
leurs la bonne nature, qui est logique, ne permet 
pas aux courtisanes d'être fécondes. 

Ce n'est donc pas de là que viendra le renou- 
vellement. Il viendra de plus haut, et la famille 
teutonne sera plus modifiée que la nôtre par ce 
contact violent que la paix, belle ou laide, rendra 
plus durable que la guerre. Quel est le caractère 
distinctif de ces races ? La nôtre n'a pas assez 



30 JOURNAL D*UN VOYAGEUR 

• 

d'ordre dans ses affaires, l'autre en a trop. Nous 
voulons penser et agir à la fois, nous aspirons à 
rétat normal de la virilité humaine, qui serait de 
vouloir et pouvoir simultanément. Nous n'y som- 
mes point arrivés, et les Allemands nous sur- 
prennent dans un de ces paroxysmes où la fièvre 
de l'action tourne au délire, par conséquent à 
l'impuissance. Ils arrivent froids et durs comme 
une tempête, de neige, implacables dans leur 
parti pris, féroces au besoin, quoique les plus 
doux du monde dans l'habitude de la vie. Ils ne 
pensent pas du tout, ce n'est pas le moment ; la 
réflexion, la pitié, le remords, les attendent au 
foyer. En marche, ils sont machines de guerre 
inconscientes et terribles. Cette guerre-ci parti- 
culièrement est brutale, sans âme, sans discer- 
nement, sans entrailles. C'est un échange de 
projectiles plus ou moins nombreux, ayant plus 
ou moins de portée, qui paralyse la valeur indi- 
viduelle, rend nulles la conscience et la volonté 
du soldat. Plus de héros, tout est mitraille. Ne 
demandez pas où sera la gloire des armes, dites 



PENDANT LA GUERRE 31 

OÙ sera leur force, ni qui a le plus de courage; 
il s'agit bien de cela ! demandez qui a le plus 
de boulets. 

C'est ainsi que la civilisation a entendu sa 
puissance en Allemagne. Ce peuple positif a sup- 
primé jusqu'à nouvel ordre la chimère de l'hu- 
manité. Il a consacré dix ans à fondre des ca- 
nons. Il est chez nous, il nous foule, il nous 
ruine, il nous décime. Nous contemplons avec 
stupeur sa splendeur mécanique, sa discipline 
d'automates savamment disposés. C'est un exem- 
ple pour nous, nous* en profiterons ; nous pren- 
drons des notions d'ordre et d'ensemble. Nous 
aurons épuisé les efforts désordonnés, les fan- 
taisies périlleuses, les dissensions où chacun 
veut être tout. Une cruelle expérience nous mû- 
rira ; c'est ainsi que l'Allemagne nous fera faire 
un pas en avant. Dussions-nous être vaincus par 
elle en apparence, nous resterons le peuple ini- 
tiateur qui reçoit une leçon et ne la subit pas. 
Ce refroidissement qu'elle doit apporter à nos 
passions trop vives ne sera donc pas une modifi- 



32 JOURNAL d'un voyageur 

cation de notre tempérament, un abaissement 
de chaleur naturelle comme l'entendrait une 
physiologie purement matérialiste; ce sera un 
accroissement de nos facultés de réflexion et de 
compréhension. Nous reconnaîtrons qu'il y a 
chez ce peuple un stoïcisme de volonté qui nous 
manque, une persistance de caractère, une pa- 
tience, un savoir étendu à tout, une décision 
sans réplique, une vertu étrange jusque dans le 
mal qu'il croit devoir commettre. Si nous gar- 
dons contre lui un ressentiment politique amer, 
notre raison lui rendra justice à un point de vue 
plus élevé. 

Quant à lui, en cet instant, sans doute, il s'ar- 
roge le droit de nous mépriser. 11 ne se dit pas 
qu'en frappant nos paysans de terreur il est le 
criminel instigateur des lâchetés et des trahi- 
sons. 11 dédaigne ce paysan qui ne sait pas lire, 
qui ne sait rien, qui a puisé dans le catholicisme 
tout ce qui tendait à l'abrutir par la fausse inter- 
prétation du christianisme. L'Allemand, à l'heure 
qu'il est, raille le désordre, l'incurie, la pénurie 



PENDANT LA GUERRE 33 ! 



de moyens où l'empire a laissé la France. Il nous 
traite comme une nation déchue, méritant ses 
revers, faite pour ramper, bonne à détruire; 
mais les Allemands ne sont pas tous aveuglés par 
l'abus de la force. Il y a des nuances de pays et 
de caractère dans cette armée d'invasion. Il y a 
des officiers instruits, des savants, des hommes 
distingués, des bourgeois jadis paisibles et hu- 
mains, des ouvriers et des paysans honnêtes 
chez eux, épris de musique et de rêverie. Ce 
million d'hommes que l'Allemagne a vomi sur 
nous ne peut pas être la horde sauvage des in- 
nombrables légions d'Attila. C'est une nation 
différente de nous, mais éclairée comme nous 
par la civilisatian et notre égale devant Dieu, 
Ce qu'elle voit chez nous, beaucoup îe compren- 
dront, et l'ivresse de la guerre fera place un jour 
à de profondes réflexions. Il me semble que 
j'entends un groupe d'étudiants de ce docte 
pays s'entretenir en liberté dans un coin de 
nos mornes campagnes. Des gens de Boussac qui 
ont l'imagination vive prétendaient ces jours-ci 



34 JOURNAL d'un VOYAGBUR 

avoir vu trois Prussiens, le casque en tête, assis 
au clair de la lune, sur les pierres jaumâtreSj 
ces blocs énormes qui surmontent le vaste crom- 
lech du mont Barlot. 

Ils ont pu les voir! Leurs âmes effarées ont 
vu trois âmes pensives que la rêverie faisait 
flotter sur les monuments druidiques de la vieille 
Gaule, et qui devisaient entre elles de l'avenir 
et du passé. Qui sait le rôle de l'idée quand elle 
sort de nous pour embrasser un horizon lointain 
dans le temps et dans l'espace ? Elle prend peut- 
être alors uue figure que les extatiques perçoi- 
vent, elle prononce peut-être des paroles mys- 
térieuses qu'une autre âme rêveuse peut seule 
entendre. 

Donc supposons; ils étaient trois : un du 
nord de l'Allemagne,, un du centre, un du midi. 
Celui du nord disait : 

— Nous tuons, nous brûlons , comme nous 
avons été tués et brûlés par la France. C'est jus- 
tice, c'est la loi du retour, la peine du talion. 
Vive notre césar qui nous venge ! 



PENDANT LA GUERRE 35 

Celui du midi disait : 

— Nous avons voulu nous séparer du césar 
du midi; nous tuons et brûlons pour inaugurer 
le césar du nord ! 

Et l'Allemand du centre disait : 

— Nous tuons et brûlons pour n'être pas tués 
et brûlés par le césar du nord ou par celui du 
midi. 

Alors de la grande pierre jadis consacrée, dit- 
on, aux sacrifices humains, sortit une voix si- 
nistre qui disait : 

— Nous avons tué et brûlé pour apaiser le 
dieu de la guerre. Les césars de Rome nous ont 
tués et brûlés pour étendre leur empire. 

— Les césars sont dieux! s'écria le Prussien. 

— Craignons les césars ! dit le Bavarois. 

— Servons les césars ! ajouta le Saxon. 

— Craignez la Gaule ! reprit la voix de la 
pierre ; c'est la terre où les vivants sont mangés 
par les morts. 

— La Gaule est sous nos pieds, dirent en riant 



36 JOURNAL d'un voyageur 

les trois Allemands en frappant la pierre anti- 
que du talon de leurs bottes. 

Mais la voix répondit : 

— Le cadavre est sous vos pieds; Tàme plane 
dans Tair que vous respirez, elle vous pénètre, 
elle vous possède, elle vous embrasse et vous 
dompte. Attachée à vous, elle vous suivra; vous 
remporterez chez vous vivante comme un re- 
mords, navrante comme un regret, puissante 
comme une victime inapaisable que rien ne 
réduit au silence. A tout jamais dans la légende 
des siècles, une voix criera sur vos tombes : 

« Vous avez tué et brûlé la France, qui ne 
voulait plus de césars, pour faire à ses dépens 
la richesse et la force d'un césar qui vous dé- 
truira tous ! » 

Les trois étrangers gardèrent le silence ; puis 
ils ôtèrent leurs casques teutons, et la lune 
éclaira trois belles figures jeunes et douces, qui 
souriaient en se débarrassant d'un rêvé pénible. 
Ils voulaient oublier la guerre et rêvaient en- 
core. Us se croyaient transportés dans leur pa- 



PENDANT LA GUERRE 37 

trie, à l'ombre de leurs tilleuls en fleurs, tandis 
que leurs fiancées préparaient leurs pipes et 
rinçaient leurs verres. Il leur semblait qu'un 
siècle s'était écoulé depuis un rude voyage à 
travers la France. Ils disaient : 

— Nous avons été bien cruels ! 

— La France le méritait. 

— Au début, oui, peut-être, elle était inso- 
lente et faible ; mais le châtiment a été trop loin, 
et sa faiblesse matérielle est devenue une force 
morale que nous n'avons su ni respecter ni 
comprendre. 

— Ces Français, dit le troisième, sont les 
martyrs de la civilisation; elle est leur idéal. Ils 
souffrent tout, ils s'exposent à tout pour con- 
naître l'ivresse de l'esprit ; que ce soit empire ou 
république, libre disposition de soi-même ou 
démission de la volonté personnelle, ils sont 
toujours en avant sur la route de l'inconnu. 
Rien ne dure chez eux, tout se transforme, et, 
qu'ils se trompent ou non, ils vont jusqu'au 
bout de leur illusion. C'est un peuple insensé, 



38 JOURNAL d'un VOYAÔEUR 

ingouvernable, qui échappe à tout et à lui-même. 
Ne nous reprochons pas trop de l'avoir foulé. Il 
est si frivole qu'il n'y songe déjà plus. 

— Et si vîvace qu'il ne Ta peut-être pas senti ! 

Ils burent tous trois à l'unité et à la gloire de 
la vieille Allemagne; mais la grande pierre du 
mont Barlot trembla, et, ne sachant plus où ils 
étaient, tombant d'un rêve dans un autre, ils 
s'éveillèrent enfin, où?... peut-être à Tambu- 
lance, où tous trois gisaient blessés, peut-être à 
la lueur d'un feu de bivac, et comme c'étaient 
trois jeunes hommes intelligents et instruits, 
fatigués ou souffrants, dégrisés à coup sûr des 
combats de la veille, puisqu'ils pouvaient pen- 
ser et rêver, ils se dirent que cette guerre était 
un cauchemar qui prenait les proportions d'un 
crime dans les annales de l'humanité, que le 
vainqueur, quel qu'il fût, aurait à expier par des 
siècles de lutte ou de remords l'appui prêté à 
l'ambition des princes de la terre. Peut-être 
rougirent-ils, sans se l'avouer, du rôle de dé- 
vastateurs et de pillards que leur faisait jouer 



PENDANT LA GU£RKE 39 

l'ambition des maîtres; peut-être éprouvèrent- 
ils déjà Texpiation du repentir en voyant la vic- 
time qu^on leur donnait à dévorer, si héroïque 
dans sa détresse, si ardente à mourir, si éprise 
de liberté, que vingt ans d'aspirations refoulées 
n'ont fait qu'amener une explosion de jeunesse 
et de vie là où rAUemagne s'attendait à trouver 
l'épuisement et l'indifférence. 

Ce qui est assuré, ce que l'on peut prédire, 
c'est qu'un temps n'est pas loin où la jeunesse 

allemande se réveillera de son rêvé* Plongée 

• 

aujourd'hui dans l'erreur que nous venons de 
subir^ et qui consiste à croire que la grandeur 
d'une race est dans sa force matérielle et peut 
te personnifier dans la politique d'un homme^ 
elle reconnaîtra que nul homme ne peut être 
investi du pouvoir absolu sans en abuser. L'em- 
pereuT des Français n'a pas su porter le lourd 
fardeau qu'il avait assumé sur lui. Mieux can- 
fteillé par tin hommd d'action pure, le roi Guil^ 
laume fest au sommet de la puissance de fait; 



ÛO JOURNAL d'un voyageur 

il n'en est pas moins condamné, quelle que soit 
rintelligence de son ministre, quelque réglée et 
assurée que soit sa force, quelque habile et ob- 
stinée que semble sa politique, à voir s'écrouler 
son prestige. Les temps sont mûrs; ce qui se 
passe aujourd'hui chez nous est le glas des mo- 
narchies absolues : nous aurons été près de 
périr par la faute d'un seul, n'est-ce pas un en- 
seignement dont l'Allemagne sera frappée? Si 
nous nous relevons, ce sera par le réveil de 
l'énergie individuelle et par la conviction de 
l'universelle solidarité. Guillaume continue en 
ce moment la partie que Napoléon III vient de 
perdre. Plus valide, plus lucide, mieux préparé, 
il semble triompher de l'Europe anéantie. 11 
brave toutes les puissances, il arrive à cette 
ivresse fatale qui marque la fin des empires. 
Détrompés les premiers, nous expions les pre- 
miers, comme toujours ! Dans vingt ans, si nous 
avons réussi à écarter la chimère du règne, nous 
serons un grand peuple régénéré. Dans vingt 
ans, si l'Allemagne s'endort sous le sceptre, elle 



PENDANT LA GUERRE &1 

sera ce que nous étions hier, un peuple trompé, 
corrompu, désanné. 



26 septembre. 

On nous dit qu'il y a de bonnes et grandes 
nouvelles. Nous n'y croyons pas. Ces pays éloi- 
gnés de la scène sont comme les troisièmes des- 
sous d'un théâtre, où le signal qui doit avertir 
les machinistes ne résonnerait plus. Paris investi, 
les lignes télégraphiques coupées, nous sommes 
plus loin de Faction que l'Amérique. Mes enfants 
et nos- amis s'en vont à trois lieues d'ici pour 
savoir si quelque dépêche est arrivée. Je reste 
seule à la maison; il y a une bibliothèque de 
vieux livres de droit et de médecine. Je trouve 
l'ancien recueil des Cannes célèbres. J'essaye de 
lire. Toutes ces histoires doivent être intéres- 
santes quand on a l'esprit libre. Dans la disposi- 
tion où est le mien, je ne saurais rien juger; de 
plus il me semble que jtiger sans appel est im- 
possible à tous les points de vue, et que tous 



42 JOURNAL d'un voyageur 

ces grands procès jugés ne condamnent per* 
sonne au tribunal de Tavenir. Peu de faits répu- 
tés authentiques sont absolument prouvés, et 
lorsque la torture était un moyen d'arracher la 
vérité, les aveux ne prouvaient absolument rien; 
mais je ne m'arrête pas aux causes tragiques. 
Ces épisodes de la vie humaine paraissent si pe- 
tits quand tout est drame vivant et tragédie san* 
glante dans le monde I Je cherche quelque intérêt 
dans les causes civiles rapportées dans ce re- 
<cueil : des enfants méconnus, désavoués, qui 
forcent leurs parents à les reconnaître ou qui 
parviennent à se faire attribuer leur héritage; 
des personnages disparus qui reparaissent et 
réussissent ou ne réussissent pas à recouvrer 
leur état civil, les uns condamnés comme im« 

m 

posteurs, les autres réintégrés dans leurs noms 
et dans leurs biens ; des arrêts rendus pour et 
contre dans les mêmes causes, des témoignages 
qui se contredisent, des faits qui, dans l'esprit 
du lecteur, disent en même temps oui et nod ; 
où est la vérité dans ces aventures romanesques. 



PENDANT LA GUERRE &3 

souvent invraisemblables à force d'être inexpli- 
cables? Où est rimpartialité possible quand c'est 
quelquefois le méchant qui semble avoir raison 
du doux et du faible? Où est la certitude pour le 
magistrat ? A-t-elle pu exister pour lui, quand la 
postérité impartiale ne démêle pas, au milieu de 
ces détails minutieux, le mensonge de la vérité ? 
Les enquêtes réciproques sont suscitées par 
la passion ; elles dévoilent ou inventent tant de 
turpitudes chez les deux parties qu'on arrive à 
ne rien croire ou à ne s'intéresser à personne. 
Cette lecture ne -me porte pas à rechercher le 
réalisme dans l'art, non pas tant à cause du 
manque d'intérêt du réel qu'à cause de l'invrai- 
semblance. Il est étrange que les choses arrivées 
soient généralement énigmatiques. Les actions 
sont presque toujours en raison inverse des ca- 
ractères. Toute la logique humaine est annulée 
quand, au lieu de s'élever au-dessus des intérêts 
matériels, l'homme fait de ces intérêts le mobile 
absolu de sa conduite. Il tombe alors sous la loi 
du hasard, car il appartient à des éventualités 



44 JOURNAL d'un voyageur 

qui ne lui appartiennent pas, et si sa destinée 
est folle et bizarre, il semble devenir bizarre et 
fou lui-même. 

Les nouvelles d'hier, c'est la démarche de 
Jules Favre auprès de M. de Bismarck. De quel- 
que façon qu'on juge cette démarche au point de 
vue pratique, elle est noble et humaine, elle a un 
caractère de sincérité touchante. Nous en sommes 
émus, et nos cœurs repoussent avec le sien la 
paix honteuse qui nous est offerte. 

Ce n'est pas l'avis de tout le monde. On vou- 
drait généralement dans nos provinces du centre 
la paix à tout prix. Il n'y a pas à s'arrêter aux 
discussions quand on n'a affaire qu'à l'égoïsme 
de la peur ; mais tous ne sont pas égoïstes et 
peureux, tant s'en iaut. 11 y a grand nombre 
d'honnêtes gens qui s'effrayent de la tâche assu- 
mée par le gouvernement de la défense nationale 
et de l'effroyable responsabilité qu'il accepte en 
ajournant les élections. Ibs'agit, disent-ils, de 
faire des miracles ou d'être voués au mépris et à 
l'exécration de la France. S'ils ne font que le 



PENDANT LA GUERRE ftS 

possible, nous pouvons succomber, et on les 
traitera d'insensés, d'incapables, d'ambitieux, de 
fanfarons. Ils auront aggravé nos maux, et, quand 
même ils se feraient tuer sur la brèche, ils se- 
ront maudits à jamais. Voilà ce que pensent, non 
sans quelque raison, des personnes amies de 
l'institution républicaine et sympathiques aux 
hommes qui risquent tout pour la faire triom- 
pher. L'émotion, l'enthousiasme, la foi, leur ré- 
pondent : 

— Oui, ces hommes seront maudits de la foule, 
s^ils succombent; mais ils triompheront. Nous 
les aiderons, nous voulons, nous pouvons avec 
eux ! S'il faut des miracles, il y en aura. Ne vous 
inquiétez pas de ce premier effroi où nous 
sommes, il se dissipera vite. En France, les 
extrêmes se touchent. Ce peuple tremblant et 
consterné va devenir héroïque en un instant ! 

C'est beaucoup promettre. Entre la foi et l'illu- 
sion, il y a un abîme. Que la France se relève un 
jour, je n'en doute pas. Qu'elle se réveille de- 
main, je ne sais. Le devoir seul a. raison, et le 

3. 



46 JOURNAL d'un voyageur 

devoir, c'était de refuser le démembrement 
l'honneur ne se discute pas. 

Mais retarder Indéfiniment les élections, ceci 
n'est pas moins risqué que la lutte à outrance, et 
il ne me parait pas encore prouvé que le vote eût 
été impossible. Le droit d'ajournement ne me 
paraît pas non plus bien établi. Je me tais sur ce 
point quand on m'en parle. Nous ne sommes pas 
dans une situation où la dispute soit bonne et 
utile; je n'ai pas d'ailleurs l'orgueil de croire 
que je vois plus clair que ceux qui gouvernent 
le navire à travers la tempête. Pourtant la con- 
science intérieure a son obstination, et je ne vois 
pas qu'il fût impossible de procéder aux élec- 
tions, même après l'implacable réponse du roi 
Guillaume. Nous appeler tous à la résistance dé- 
sespérée en nous imposant les plus terribles sa- 
crifices, c'est d'une audace généreuse et grande; 
nous empêcher de voter, c'est dépasser la limite 
de l'audace, c'est entrer dans le domaine de la 
tcmcrité. 
Ou bien encore c'est, par suite d'une situation 



PENDANT LA GUEaRS kl 

illci3iq.ue, le fait d'une illogique timidité. On nous 
juge capables de courir aux armes un contre dix, 
et on nous trouve incapables pour discuter par 
la voix de nos représentants les conditions d'une 
paix honorable. Il y a là contradiction flagrante : 
ou nous sommes dignes de fonder un gouverne- 
ment libre et fier, ou nous sommes des poltrons 
qu'il est dérisoire d'appeler à la gloire des com- 
bats. 

Ne soyez pas surpris, si vos adversaires vous 
crient que vous êtes plus occupés de maintenir 
la république que de sauver le pays. Vos ad ver* 
maires ne sont pas tous injustes et prévenus. Je 
crois que le grand nombre veut la délivrance du 
pays ; mais plus vous proclamez la république, 
plus ils veulent, en vertu de la liberté qu'elle 
leur promet, se servir de leurs droits politiques. 
Sommes-nous donc dans une impasse ? Le trou- 
ble dos événements est-il entré dans les esprits 
d'élite comme dans les esprits vulgaires? L'é- 
goïsme est-il seul à savoir ce qu'il lui faut et ce 
qu'il veut î 



/;8 JOURNAL d'un voyageur 



27 septembre. 

Nous sommes difficiles à satisfaire en tout 
temps, nous autres Français. Nous sommes la 
critique incarnée, et dans les temps difficifes la 
critique tourne à l'injure. En vertu de notre expé- 
rience, qui est terrible, et de notre imagination, 
qui est dévorante, nous ne voulons confier nos 
destinées qu'à des êtres parfaits ; n'en trouvant 
pas, nous nous éprenons de l'inconnu, qui nous 
leurre et nous perd. Aussi tout homme qui s'em 
pare du pouvoir est-il entouré du prestige de la 
force ou de l'habileté. Qu'il fasse autrement que 
les autres, c'est tout ce qu'on lui demande, et on 
ne regarde pas au commencement si c'est le mal 
ou le bien. Admirer, c'est le besoin du premier 
jour, estimer ne semble pas nécessaire, éplucher 
est le besoin du lendemain, et le troisième jour 
on est bien près déjà de haïr ou de mépriser. 

Un gouvernement d'occasion à plusieurs tètes 
ne répond pas au besoin d'aventures qui nous 



PENDANT LA GUERRE 49 

égare. Quels que soient le patriotisme et les ta- 
lents d'un groupe d'hommes choisis d'avance 
par l'élection pour représenter la lutte contre le 
pouvoir absolu, ce groupe ne peut fonctionner à 
souhait qu'en vertu d'une entente impossible à 
contrôler. On suppose toujours que des idées 
contradictoires le paralysent, et le paysan dit : 

— Comment voulez-vous qu'ils' s'entendent? 
Quand nous sommes trois au coin du feu à parler 
des affaires publiques, nous nous disputons ! 

Aussi le simple, qui compose la masse illettrée, 
veut toujours un maître ; il a le monothéisme du 
pouvoir. La culture de l'esprit amène l'analyse 
et la réflexion, qui donnent un résultat tout con- 
traire. La raison nous enseigne qu'un homme 
seul est un zéro, que la sagesse a besoin du con- 
cours de plusieurs, et que le droit s'appuie sur 
l'assentiment de tous. Un homme sage et grand à 
lui tout seul est une si rare exception, qu'un 
gouvernement fondé sur le principe du mono- 
théisme politique est fatalement une cause de 
ruine sociale. Pour faire idéalement l'homme sage 



50 JOURNAL D*UN VOYAGEUR 

et fort qui est un être de raison, il faut la réunion 
de plusieurs hommes relativement forts et sages, 
travaillant, sous l'inspiration d'un principe corn* 
mun, à se compléter les uns les autres, à s'enri- 
chir mutuellement de la richesse intellectuelle et 
morale que chacun apporte au conseil. 

Ce raisonnement, qui entre aujourd'hui dans 
toutes les têtes dégrossies par l'éducation, n'est 
pas encore sensible à l'ignorant ; il patt de lui- 
même, de sa propre ignorance, pour décréter 
qu'il faut un plus savant que lui pour le con- 
duire, et au-dessus de celui-là un plus savant 
encore pour conduire l'autre, et toujours ainsi, 
jusqu'à ce que le savoir se résume dans un féti- 
che qu'il ne connaîtra jamais, qu'il ne pourra 
jamais comprendre, mais qui est né pour possé- 
der le savoir suprême. Celui qui juge ainsi est 
toujours l'homme du moyen âge, le fataliste qui 
se refuse aux leçons de l'expérience ; il ne peut 
profiter des enseignements de l'histoire, il ne sait 
rien de l'histoire. Pauvre innocent, il ne sait pas 
encore que les castes en se confondant ont cessé 



PBNDANT LA GUERRE 51 

de représenter des réserves d'hommes pour le 
commandement ou la servitude, qu'il n'y a plus 
de races prédestinées à fournir un savant maître 
pour les foules stupides, que le savoir s'est gé- 
néralisé sans égard aux privilèges, que l'égalité 
s'est faite, et que lui seul, Tigaorant, est resté en 
dehors du mouvement social. Louis Blanc avait 
eu une véritable révélation de l'avenir, lors- 
qu'on 1848 il opinait pour que le suffrage uni- 
versel ne fût proclamé qu'avec cette restriction : 
L'instruction gratuite obligatoire est entendue 
ainsi, que tout homme ne sachant pas lire et 
écrire dans trois ou cinq ans à partir de ce jour 
perdra son droit d'électeur, — Je ne me rappelle 
pas les termes de la formule, mais je ne crois 
pas me tromper sur le fond,— Cette sage mesure 
nous eût sauvés des fautes et des égarements de 
l'empire, si elle eût été adoptée. Tout homme qui 
se fût refusé au bienfait de l'éducation se fût 
déclaré inhabile à prendre part au gouvernement, 
et on eût pu espérer que la vérité se ferait jour 
dans les esprits. 



52 JOURNAL d'un voyageur 



27 au soir. 

Nous avons été voir un vieil ami à Chambon. 
Cette petite ville, qui m'avait laissé de bons sou- 
venirs, est toujours charmante par sa situation; 
mais le progrès lui a ôté beaucoup de sa physio- 
nomie • on a exhaussé ou nivelé, suivant des 
-besoins sanitaires bien entendus, le rivage de la 
Vouèze, ce torrent de montagne qui se répandait 
au hasard dans la ville. De là^ beaucoup d'arbres 
abattus, beaucoup de lignes capricieuses brisées 
et rectifiées. On n'est plus à même la nature 
comme autrefois. Le torrent est emprisonné, et 
comme il n'est pas méchant en ce moment-ci, 
il paraît d'autant plus triste et humilié. Mon 
Aurore s'y promène à pied sec là où jadis il pas- 
sait en grondant et se pressait en flots rapides 
et clairs. Aujourd'hui des flaques mornes irisées 
par le savon sont envahies par les laveuses; 
mais la gorge qui côtoie la ville est toujours 
fraîche, et les flancs en sont toujours bien boisés. 



PENDANT LA GUERRE 53 

Nous avions envie de passer là quelques jours, 
c'était même mon projet quand j'ai quitté 
Nohant. Je m'assure d'une petite auberge adora- 
blement située où, en été, l'on serait fort bien; 
mais nos amis ne veulent pas que nous les 
quittions ; le temps se refroidit sensiblement, 
et ce lieu-ci est particulièrement froid. Je crains- 
pour nos enfants, qui ont été élevées en plaine, 
la vivacité de cet air piquant. J'ajourne mon 
projet. Je fais quelques emplettes et suis étonnée 
de trouver tant de petites ressources dans une 
si petite ville. Ces Marchois ont plus d'ingé- 
niosité dans leur commerce, par conséquent 
dans leurs habitudes, que nos Berrichons. 

Notre bien cher ami le docteur Paul Darchy 
est installé là depuis quelques années. Son tra- 
vail y est plus pénible que chez nous ; mais il 
est plus fructueux pour lui, plus utile pour les 
autres. Le paysan marchois semble revenu des 
sorciers et des remègeux. Il appelle le médecin, 
l'écoute, se conforme à ses prescriptions, et 
tient à honneur de le bien payer. La maison 



56 JOURNAL d'un voyageur 

que le docteur a louée est bien arrangée et d'une 
propreté réjouissante. Il a un petit jardin d'un 
bon rapport, grâce à un puits profond et aboh* 
dant qui n'a pas tari, et au fumier de ses deux 
chevaux. Nous sommes tout étonnés de voir des 
fleurs, des gazons verts, des légumes qui ne 
sont pas étiolés, des fruits qui ne tombent pas 
avant d'être mûrs. Ce petit coin de terre bordé 
de murailles a caché là et conservé le printemps 
avec l'automne. 
Il me vint à l'esprit de dire au docteur : 

— Cher ami, lorsqu'il y a dix ans la mort me 
tenait doucement endormie, pourquoi les deux 
amis fidèles qui me veillaient nuit et jour, toi et 
le docteur Vergne de Cluis, m'avez-vous arrachée 
à ce profond sommeil où mon âme me quittait 
sans secousse et sans déchirement ? Je n'aurais 
pas vu ces jours maudits où l'on se sent mourir 
avec tout ce que Ton aime, avec son pays, sa 
famille et sa race ! 

Il est spiritualiste ; il m'eût fait cette réponse : 

— Qu'en savez-vous? les âmes des morts nous 



PENDANT LA GUERRE 55 

voient peut-être, peut-êlre souffrent-elles plus 
que nous de nos malheurs. 

Ou celle-ci : 

— Elles souffrent d'autre chose pour leur 
compte ; le repos n*est point où est la vie. 

Je ne l'ai donc pas grondé de m'avoir conservé 
la vie, sachant, comme lui, que c'est un mal et 
un bien dont il n'est pas possible de se dé- 
barrasser. 



Bons^ac, â8 septembre. 

Nous sommes venus ici ce matin pour apporter 
du linge et des provisions à notre hôte Sigis- 
mond, installé depuis quelques jours comme 
sous-préfet, tandis que nous occupons avec sa 
femme et ses enfants sa maison de Saint-Loup, 
à sept lieues de Boussac. Il espérait que la paix 
mettrait une fin prochaine à cette situation 
exceptionnelle, et qu'après avoir fait acte de dé- 
vouement il pourrait donner vite sa démission 
et retourner à ses champs pour faire ses se- 



56 JOURNAL d'un voyageur 

mailles et oublier à jamais les splendeurs du 
pouvoir. Il n'en est point ainsi, le voilà rivé à 
une chaîne : il ne s'agit plus de faire activer les 
élections et de faire respecter la liberté du vote; 
il s'agit d'organiser la défense et de maintenir 
l'ordre en inspirant la confiance. Il serait propre 
à ce rôle sur un plus grand théâtre, il préfère 
ce petit coin perdu où il a réellement l'estime 
et l'affection de tous ; mais comme il s'ennuie 
d'être là sans sa famille ! C'est une âme tendre 
et vivante à toute heure. Aussi nous lui pro- 
mettons de lui ramener tout son clan, et, 
puisqu'il est condamné à cet exil, de le partager 
quelques jours avec lui. Sa femme et ma belle- 
fille s'occupent donc de notre prochaine instal- 
lation à Boussac, et je prends deux heures de 
repos sur un fauteuil, car nous sommes parties 
de bonne heure, et depuis quelques nuits une 
toux nerveuse opiniâtre m'interdit le sommeil. 

Il fait très-chaud aujourd'hui, le ciel est chargé 
d'un gros orage. La chambre qui m'est destinée 
est celle où je me trouve. C'est là seule du 



PENDANT LA GUERRE 57 

château qui ne soit pas glaciale, elle est même 
très-chaude parce qu'elle est petite et en plein 
soleil. J'essaye d'y dormir un instant les fenêtres 
ouvertes ; mais ma somnolence tourne à la con 
templation. Ce vieux manoir des seigneurs de 
Boussac, occupé aujourd'hui par la sous-pré 
fecture et la gendarmerie, est un rude massif 
assez informe, très-élevé, planté sur un bloc de 
roches vives presque à pic. La Petite-Creuse 
coule au fond du ravin et s'enfonce à ma droite 
et à ma gauche dans des gorges étroites et pro- 
fondes qui sont, avec leurs arbres mollement 
inclinés et leurs prairies sinueuses, de véritables 
Arcadies. En face, le ravin se relève en étages 
vastes et bien fondus pour former un large ma 
melon cultivé et couronné de hameaux heureu- 
sement groupés. Un troisième ravin coupe vers 
la gauche le flanc du mamelon, et donne passage 
à un torrent microscopique qui alimente une 
gentille usine rustique, et vient se jeter dans la 
Petite-Creuse. Une route qui est assez étroite 
et assez propre pour figurer une allée de jardin 



58 JOURNAL d'un voyageur 

anglais passe sur Tautre rive, contourne la col* 
Une, monte gracieusement avec elle et se perd 
au loin après avoir décrit toute la courbe de ce 
mamelon^ que couronne le relèvement du mont 
Barlot avec sa citadelle de blocs légendaires^ les 
fameuses pierres jaumâtres* (Test là qu'il faut 
aller, la nuit de Noël, pendant ]a messe, pour 
surprendre et dompter l'animal fantastique qui 
garde les trésors de la vieille Gaule. C'est là que 
les grosses pierres chantent et se trémoussent 
à l'heure solennelle de la naissance du Christ; 
apparemment les antiques divinités étaient 
lasses de leur règne, puisqu'elles ont pris Fha-* 
bitude de se réjouir de la venue du Messie, à 
moins que leur danse ne soit un frémissement de 
colère et leur chant un rugissement de malédic- 
tion. Les légendes se gardent bien d'être, claires ; 
en s'expliquant^ elles perdraieiit letlr poésie. 

Le tableau que je contemple est un des plutf 
parfaits que j'aie rencontrés ^ Il m'avait frappée 
autrefois lorsque, visitant le vieux château, 
j'étais entrée dans cette chambre^ alors inba- 



PENDANT LÀ GUERRE 59 

bitée, autant que je puis m'en souvenir. Je ne 
me rappelle que la grande porte-fenétre vitrée, 
ouvrant sur un balcon vertigineux dont la rampe 
en fer laissait beaucoup à désirer. Je m'assure 
aujourd'hui qu'elle est solide et que l'épaisse 
dalle est à l'épreuve des stations que je me pro* 
mets d'y faire. Y retrouverai-je renchantement 
que j'éprouve aujourd'hui? Cette beauté du pays 
n'est^lle pas due à à l'éclat cuivré du soleil qui 
baisse dans une vapeur de pourpre, à l'entasse* 
ment majestueux et comme tragique des nuées 
d'orage qui, après avoir jeté quelques gouttes 
de pluie dans le torrent altéré, se rephent lourdes 
et menaçantes sur le mont Barlot ? Elles ont l'air 
de prononcer un refus implacable sur cette terre 
qui verdit eneore un peu^ et qui semble con« 
damnée à ne boire que quand le soleil et le vent 
Sauront tout à fait desséchée ; entre ces strates 
plombées du ciel, les rayons du couchant se 
glissent en poussière d'or. Les arbres jaunis 
étincellent; puis s'éteignent peu à peu à mesure 
que l'ombre gagne; une rangée de peupliers 



60 JOURNAL d'un voyageur 

trempe encore ses cimes dans la chaude lumière 
et figure une rangée de cierges allumés qui 
expirent un par un sous le vent du soir. Là-bas, 
dans la fraîche perspective des gorges, les berges 
des pâturages brillent comme Témeraude, et les 
vaches sont en or bruni. Là-haut, les pierres 
jaumâtres deviennent aussi noires que TÉrèbe, 
et on distingue leurs ébréchures sur Phorizon 
en feu. Tout près du précipice que je domine, 
des maisonnettes montrent discrètement leurs 
toits blonds à travers les rideaux de feuillage; 
des travaux neufs de ponts et chaussées, tou- 
jours très-pittoresques dans les pays accidentés, 
dissimulent leur blancheur un peu crue sous un 
reflet rosé, et projettent des ombres à la fois 
fermes et transparentes sur la coupure hardie 
des terrains. A la déclivité du ravin, sous le 
rocher très-âpre qui porte le manoir, la terre 
végétale reparaît en zones étagées où se décou- 
pent de petits jardins enclos de haies et remplis 
de touffes de légumes d'un vert bleu. Tout cela 
est chatoyant de couleur, et tout cela se fond 



PENDANT LA GUERRE 61 

rapidement dans un demi-crépuscule plein de 
langueur et de mollesse. 
Je me demande toujours pourquoi tel paysage, 

même revêtu de la magie de l'effet solaire, est 

* 

inférieur à un autre que Ton traverse par un 
temps gris et morne. Je crois que la nature des 
accidents terrestres a rendu ici la forme irré- 
prochable. Le sol rocheux ne' présente pas de 
gerçures trop profondes, bien qu'il en offre 
partout et ne se repose nulle part. Le granit n'y 
a pas ces violentes attitudes qui émeuvent forte- 
ment dans les vraies montagnes. Les bancs, 
quoique d'une dureté extrême, ne semblent pas 
s'être soulevés douloureusement. On dirait 
qu'une main d'artiste a composé à loisir, avec 
ces matériaux cruels, un décor de scènes cham- 
pêtres. Toutes les lignes sont belles, amples 
dans leur développement; elles s'enchaînent 
amicalement. Si elles ont à se heurter, elles se 
donnent assez de champ pour se préparer par 
d'adorables caprices à changer de mode. La lyre 
céleste qui a fait onduler ici Técorce terrestre a 

4 



62 JOURNAL d'un voyageur 

passé du majeur au mineur avec une science 
infinie. Tout semble se construire avec réflexion, 
s'étager et se développer avec mesure. Quand 
îl faut que les masses se précipitent, elles aiment 
mieux se laisser tomber; elles repoussent Teffroi 
et se disposent pour former des abris au lieti 
d'abîmes. L'œil pénètre partout, et partout il pé- 
nètre sans terreur et sans tristesse. Oui, déci- 
dément je crois que, de ce château haut perché, 
j'aurai sous les yeux, même dans les jours som- 
bres, un spectacle inépuisable. 

Tout s'est éteint, oiï m'appelle pour dfner. Je 
n'ai pas dormi, j'ai fait 'mieux, j'aî oublié... II 
faut se souvenir du Dieu dès batailles, prêt à ra- 
vager peut-être ce que le Dieu de la ctéstilon i 
si bien soigné, et ce que l'homme, son régisseur 
infatigable, â si gracieusement orné ! •-- Maudît 
soit le kabyre! Allons-nous recommencer l'âgô 
odieux des sacrifices humains î 



PENDANT LA GUERRE 63 



Saint-Loup, 29 septembre. 

Nous jK)mmes reparties hier soir à neuf 
heures ; nous avons traversé les grandes landed 
et les bois déserts sans savoir où nous étions. 
Un brouillard sec, blanc, opaque comme une 
exhalaison volcanique, nous a ensevelies pen<* 
dant plusieurs lieues. Mon vieux cocher Sylvain 
était le seul homme de la compagnie. Ma fille 
Lina dormait, Léonie s'occupait à faire dormir 
chaudement son plus jeune fils. Je regardais le 
brouillard autant qu'on peut voir ce qui em^ 
pèche de voir. Fatiguée, je continuais à me re» 
poser dans l'oubli du réel. Nous sommes ren«* 
trées à Saint-'Loup vers minuit, et là Léonie 
nous a dit qu'elle avait eu peur tout le temps 
sans vouloir en rien dire. Comme c'est une 
femme brave autant qu'une vaillante femme, je 
me suis étonnée. 

— Je ne sais, me dit-elle, pourquoi je me suis 
sentie effrayée par ce brouillard et Tisolement, 



64 JOURNAL d'un voyageur 

On a maintenant des idées noires qu'on n'avait 
jamais. On s'imagine que tout homme qui pa- 
raîtrait doit être un espion qui prépare notre 
ruine, ou un bandit chassé des villes qui cherche 
fortune sur les chemins. 

Cette idée m'est quelquefois venue aussi dans 
ces derniers temps. On a cru que les inutiles et 
les nuisibles chassés de Paris allaient inonder 
les provinces. On a signalé effectivement à 
Nohant un passage de mendiants d'allure sus- 
pecte et de langage impérieux quelques jours 
après notre départ ; mais tout cela s'est écoulé 
vite, et jamais les campagnes n'ont été plus tran- 
quilles. C'est peut-être un mauvais signe. Peut- 
être les bandits, pour trouver à vivre, se sont-ils 
faits tous espions et pourvoyeurs de l'ennemi. 
On dit que les trahisons abondent, et on ne voit 
presque plus de mendiants. Il est vrai que la 
peur des espions prussiens s'est répandue de 
telle sorte que les étrangers les plus inoffensifs, 
riches ou pauvres, sont traqués partout, chassés 
ou arrêtés sans merci. Il ne fait pas bon de quit 



PENDANT LA GUERRE 65 

ter son endroit, on risque de coucher en prison 
plus souvent qu'à l'auberge. 

Ces terreurs sont de toutes les époques agi- 
tées. Mon fils me rappelait tantôt qu'il y a une 
vingtaine d'années il avait été arrêté à Boussac 

précisément; j'avais oublié les détails, il les ra- 

• 

conte à la veillée. Ils étaient partis trois, juste 
comme les trois Prussiens vus en imagination 
ces jours-ci sur les pierres jaumâtres, et c'est aux 
pierres jaumâtres qu'ils avaient été faire une ex- 
cursion. Autre coïncidence bizarre, un des deux 
compagnons de mon fils était Prussien. 

— Comment ? dit Léonie, un Prussien ! 

— Un Prussien dont l'histoire mérite bien 
d'être racontée. C'était le docteur M..., qui, à 
l'âge de dix-neuf ou vingt ans, avait été con- 
damné à être roué vif pour cause politique. Les 
juges voulurent bien, à cause de sa jeunesse, 
prononcer qu'il serait roué de haut en bas. Le 
roi fit grâce, c'est-à-dire qu'il commua la peine 
en celle de la prison à perpétuité, et quelle pri- 
son ! Après dix ans de carcere durOy — je ne sais 

4. 



66 JOURNAL d'un voyageur 

comment cela s'appelle en allemand, •-^ M... fut 
compris dans une sorte d'amniatie et accepta 
l*exil avec joie. Il vint en France où il passa 
plusieurs années, dont une chez nous, et c'est k 
cette époque qu'en compagnie de Maurice Sand 
et d'Eugène Lambert, ce digne et cher ami faillit 
encore tàter de la prison... à Boussac! A cette 
époque-là, on ne songeait guère aux Prussiens. 
Une série inexpliquée d'incendies avait mis en 
émoi, on s'en souvient, une partie de la France. 
On voyait donc partout des incendiaires et on 
arrêtait tous les passants. Justement M... avait 
8 ir lui un guide du voyageur, et les deux autres 
prenaient des croquis tout le long du chemin. 
Ils avaient tiré de leurs sacoches un poulet froid, 
UQ pain et une bouteille de vin; ils avaient dé*- 
jeuné sur la grosse pierre du mont Barlot, ils 
avaient même allumé un petit feu de bruyères 
pour invoquer les divinités celtiques, et Lam- 
bert y avait jeté les os du poulet pour faire hon- 
neur, disait-il, aux mânes du grand chef que 
l*on dit enseveli sous la roche. On les observait 



PENDANT LA GUERRE 67 

de loin, et, comme ils rentraient pour coucher à 
leur auberge, ils furent appréhendés par six 
bons gendarmes et conduits devant le maire, 
qui en reconnaissant mon fils se mit à rire. Il 
n'en eut pas moins quelque peine à délivrer ses 
compagnons; les bons gendarmes étaient de 
mauvaise humeur. Ils objectaient que le maire 
pouvait bien reconnaître un des suspects, mais 
qu'il ne pouvait répondre des deux autres. Je 
crois que le sous-préfet dut s'en mêler et les 
prendre sous sa protection. 

J'ai enfin dormi cette nuit. L'orage a passé ici 
sans donner une goutte d'eau , tout est plus sec 
que jamais. L'eau à boire devient tous les jours 
plus rare et plus trouble. Le soleil brille toujours 
plus railleur, et le vent froid achève la besogne. 
Ce climat-ci est sain, mais il me fait mal, à moi; 
j'adore les hauteurs, mais je ne puis vivre que 
dans les creux abrités. Peut-être aussi l'eau de- 
vient*elle malfaisante ; tous mes amis me trahis- 
sent, car j'aime l'eau «vec passion, et le vin me 
répugne. 



C8 JOURNAL d'un ' VOYAGEUR 

Nous lisons tout au long la relation de Jules 
Favre, son entrevue avec M. de Bismarck. C'est 
une belle page d'histoire; c'est grand, c'est ému; 
puis le talent du narrateur aide à la conviction. 
Bien dire, c'est bien sentir. Il n'y a donc pas de 
paix possible ! Une voix forte crie dans le haut 
de l'àme : 

— Il faut vaincre. 

— Une voix dolente gémit au fond du cœur : 

— Il faut mourir ! 



30 septembre. 

Les enfants nous forcent à paraître tranquilles. 
Ils jouent et rient autour de nous. Aurore vient 
prendre sa leçon , et pour récompense elle veut 
que je lui raconte des histoires de fées. Elle n'y 
croit pas, les enfants de ce temps-ci ne sont 
dupes de rien ; mais elle a le goût littéraire, et 
l'invention la passionne. Je suis donc condam- 
née à composer pour elle, chaque jour pendant 
une heure ou deux, les romans les plus inatten- 



PENDANT LA GUERRE 69 

dus et les moins digérés. Dieu sait si je suis en 
veine! L'imagination est morte en moi, et Ten- 
fant est là qui questionne, exige, réveille la dé- 
funte à coups d'épingle. L'amusement de nos 
jours paisibles me devient un martyre. Tout, est 
douleur à présent, même ce délicieux tête-à-tête 
avec l'enfance qui retrempe et rajeunit la vieil- 
lesèe. N'importe, je ne veux pas que la bien-ai- 
mée soit triste, ou que, livrée à elle-même, elle 
pense plus que son âge ne doit penser. Je me 
fais aider un peu par elle en lui demandant ce 
qu'elle voit dans ce pays de rochers et de ravins, 
qui ressemble si peu à ce qu'elle a vu jusqu'à 
présent. Elle y place des .fées, des enfants qui 
voyagent sous la protection des bons esprits, 
des animaux qui parlent, des génies qui aiment 
les animaux et les enfants. Il faut alors raconter 
comme quoi le loup n'a pas mangé l'agneau qui 
suivait la petite fille, parce qu'une fée très- 
blonde est venue enchaîner le loup avec un de 
ses cheveux qu'il n'a jamais pu briser. Une autre 
fois il faut raconter comment la petite fille a dû 



70 JOURNAL d'un voyageur 

monter tout en haut de la montagne pour secou^ 
rir un^ fourmi blanche qui lui était apparue en 
rêve, et qui lui avait fait jurer de venir la sauver 
du bac d'une hirondelle rouge fort méchante. U 
faut que le voyage soit long et circonstancié^ 
qu'il y ait beaucoup de descriptions de plantes 
et de cailloux. On demande aussi du comique, 
tes nains de la caverne doivent être fort drôles. 
Heureusement l'avide écouteuse se contente de 
peu. Il suffit que les nains soient tous borgnes 
de l'œil droit comme les calenders des WXle et 
un0 NuitSf Qu que les sauterelles de la lande 
soient toutes boiteuses de la' jambe gauche, pour 
que l'on rie aux éclats, Ce beau rire sonore et 
frais est mon payement; l'enfant voit quelquefois 
des larmes dans mes yeux, mais, comme je 
tousse beaucoup, je mets tout sur le compte d'un 
rhume que je n'ai pas. 

Encore une fois, nous sommes au pays des 
légendes. J'aurais beau en fabriquer pour ma 
petite^fiUe, les gens d'ici en savent plus long. Ce 
sont les facteurs de la poste qui, après avoir dis- 



PENDANT LA GUERRE 71 

tribué les choses imprimées, rapportent les on 
dit du bureau voisin. Ces on dit y passant de 
bouche en bouche, prennent des proportions fa- 
buleuses. Un jour nous avons tué d'un seul coup 
trois cent mille Prussiens; une autre fois. lA roi 
de Prusse est fait prisonnier; mais la croyance 
la plus fantastique et la plus accréditée chez le 
paysan, c'est que son empereur a été trahi à Se- 
dan par ses généraux, qui étmnt tous répuHi- 
eains! 



l^r octobre IStO. 

Je suis tout à fait malade, et mon bon Darchy 
arrive en prétendant comme toujours qu'il vient 
par hasard. Mes enfants Ton! averti, et, pour ne 
pas les contrarier^ je feins d'être dupe. Au reste^ 
sitôt que le médecin arrive, la peur des médical 
ments fait que je me porte bien. Il sait que je 
les crains et qu'ils me sont nuisibles. Il me parle 
régime, et je suis d'accord avec lui sur les soins 
très-simples et trèsr rationnels quon peut prendre 



72 JOURNAL D UN VOYAGEUR 

de soi-même; mais le moyen de penser à soi à 
toute heure dans le temps où nous sommes 

Nous faisons nos paquets. Léonie transporte 
toute sa maison à Boussac. Ce sera l'arrivée d'une 
stnala. 



Bonssac, dimanche 2 octobre. 

C'est une smala en effet. Sigismond nous at- 
tend les bras ouverts au seuil du château; ce 
seuil est une toute petite porte ogivale, fleuron- 
née, qui ouvre l'accès du gigantesque manoii 
sur une place plantée d'arbres et des jardins 
abandonnés. Notre aimable hôte a travaillé acti- 
vement et ingénieusement à nous recevoir. La 
sous-préfecture n'avait que trois lits, peu de 
linge et de la vaisselle cassée. Des personnes 
obligeantes ont prêté ou loué le nécessaire, nous 
apportons le reste. On prend possession de ce 
bizarre séjour, ruiné au dehors, rajeuni et con- 
fortable au dedans. 

Confortable en apparence! Il y a une belle 



/ 



PENDANT LÀ GUERRE 73 

salle à manger où l'on gèle faute de feu, un vaste 
salon assez bien meublé où Ton grelotte au coin 
du feu, des chambres immenses qui ont bon air, 
mais où mugissent les quatre vents du ciel. 
Toutes les cheminées fument. On est très-sen- 
sible aux premiers froids du soir après ces jour- 
nées de soleil , et nous disons du mal des châ- 
telains du temps passé, qui amoncelaient tant 
de pierres pour être si mal abrités ; mais on n'a 
pas le temps d'avoir froid. Sigismond attend de- 
main Nadaud, qui a donné sa démission de pré- 
fet de la Creuse, et qui est désigné comme can- 
didat à la députation par le parti populaire et le 
parti républicain du département. Il représente, 
dit-on, les deux nuances qui réunissent ici, au 
lieu de les diviser, les ouvriers et les bourgeois 
avancés. Sigismond a fait en quelques jours un 
travail prodigieux. Il a fait déblayer la salle des 
gardes, qui était abandonnée à tous les animaux 
de la création, où les chouettes trônaient en per- 
manence dans les bûches et les immondices dô 
tout genre entassées jusqu'au faîte. On ne pou- 



7A JOURNAL d'bN voyageur 

vait plus pénétrer dans cette SalJe, qui est la 
plus vaste et la plus intéressante du château. 
Elle est à présent nettoyée et parfumée de grands 
feux de genévrier allumés dans les deux chemi- 
nées monumentales surmontées de balustrades 
découpées à jour. Le sol est sablé. Une grande 
estrade couverte de tapis attend l'orateur, des 
fauteuils attendent les dignitaires de l'endroit. 
Toute la garde nationale peut être à l'abri sous 
ce plafond à solives noircies. Nous visitons ce 
local, qui ne nous avait jamais été ouvert, et qui 
est un assez beau vestige de la féodalité. Il est 
bâti comme au basard ainsi que tout le château, 
où les notions de symétrie paraissent n'avoir ja- 
mais pénétré. Le carré est à angles inégaux, le 
plafond s'incline en pente très -sensible. Len 
deux cheminées sont dissemblables d'orne- 
ments, ce qui n'est point un mal ; l'une occupe 
le fond, l'autre est située sur lè côte, aont on 
n'a nullement cherché le milieu. Les portes 
sont, comme toujours, infiniment petites, eu 
égard à la dimension du vaisseau. Les fenêtres 



PENDANT LA GUERRE 75 

sont tout à fait placées au hasard. Malgré ces 
vices volontaires ou fortuits de construction, 
l'ensemble est imposant et porte bien Tem- 
preinte de la vie du moyen âge. Une des chemi- 
nées qui a cinq mètres d'ouverture et autant 
d'élévation présente une singularité. Sous le 
manteau, près de Tâtre, s'ouvre un petit escalier 
qui monte dans l'épaisseur du mur. Où condui- 
eait-il ? Au bout de quelques marches, il ren* 

contre une construction plus récente qui l'ar- 
rête. 



3 octobre. 

Ma petite chambre, si confortable, en appa* 
rence, est comme les autres lézardée en mille 
endroits. Dans le cabinet de toilette, le vent 
éteint les bougies à travers les murs. L'alcôve 
seule est assez bien close, et j'y dors enfin ; le 
changement me réussit toujours. 

Dans la nuit pourtant je me rappelle que j'ai 
oublié au salon une lettre à laquelle je tiens. Le 



76 JOURNAL d'un voyageur 

salon est là, au bout d'un petit couloir sombre. 
J'allume une bougie, j'y pénètre. Je referme la 
porte derrière moi sans la regarder. Je trouve 
sur la cheminée l'objet cherché. Le grand feu 
qu'on avait allumé dans la soirée continue de 
brûler, et jette une vive lueur. J'en profite pour 
regarder à loisir les trois panneaux de tapisserie 
du XV* siècle qui sont classés dans les monuments 
historiques. La tradition prétend qu'ils ont dé- 
coré la tour de Bourganeuf durant la captivité 
de Zizime. M. Adolphe Jeanne croit qu'ils repré- 
sentent des épisodes du roman de la Dame à la 
licorne. C'est probable, car la licorne est là, non 
passante ou rampante comme une pièce d'ar- 
moirie, mais donnant la réplique, presque la 
patte, aune femme mince, richement et bizar- 
rement vétué, qu'escorte une toute jeune fillette 
aussi plate et aussi mince que sa patronne. La 
licorne est blanche et de la grosseur d'un che- 
val. Dans un des tableaux, la dame prend des 
bijoux dans une cassette; dans un autre, elle 
joue de l'orgue ; dans un troisième, elle va en 



PENDANT LA GUERRE 77 

guerre, portant un étendard aux plis cassants, 
tandis que la licorne tient sa lance en faisant la 
belle sur son train de derrière. Cette dame blonde 
et ténue est très-mystérieuse, et tout d'abord 
elle a présenté hier à ma petite-fille Taspect d'une 
fée. Ses costumes très-variés sont d'un goût 
étrange, et j'ignore s'ils ont été de mode ou s'ils 
sont le fait du caprice de l'artiste. Je remarque 
une aigrette élevée qui n'est qu'un bouquet des 
cheveux rassemblés dans un ruban, comme une 
queue à pinceau plantée droit sur le front. Si 
nous étions encore sous l'empire, il faudrait pro- 
poser cette nouveauté aux dames de la cour, qui 
ont cherché avec tant de passion dans ces der- 
niers temps des innovations désespérées. Tout 
s'épuisait, la fantaisie du costume comme les au- 
tres fantaisies. Comment ne s'est-on pas avisé de la 

m 

queue de cheveux menaçant le ciel? Il faut venir 
à Boussac, le plus petit chef-lieu d'arrondissement 
qui soit en France, pour découvrir ce moyen de 
plaire. En somme, ce n'est pas plus laid que tant 
de choses laides qui ont régné sans conteste, et 



78 JOURNAL D UN VOYAC.EUU 

d*ailleurs rharmonie de ces tons fanés de la ta- 
pisserie rend toujours agréable ce qu'elle repré- 
sente. 

Ayant assez regardé la fée, je veux retourner 
à ma chambre. Le salon a cinq portes bien visi- 
blés. Celle que j'ouvre d'abord me présente lea 
rayons d'une armoire. J'en ouvre une autre et 
me trouve en présence de sa majesté Napoléon III, 
en culotte blanche, habit de parade, la mousta- 
che en croc, les cheveux au vent, le teint frais 
et l'œil vif : âge éternel, vingt-cinq ans. C'est le 
portrait officiel de toutes les administrations se- 
condaires. La peinture vaut bien cinquante 
francs, le cadre un peu plus. Ce portrait ornait 
le salon. C'est le sous-préfet sortant qui, au len* 
demain de Sedan, a eu peur d'exciter les pas* 
sions en laissant voir l'image de son souverain. 
Sigismond voulait la remettre à son clou, disant 
qu'il n'y a pas de raison pour détruire un por- 
trait historique ; mais celui-ci est si mauvais et 
si menteur qu'il ne mérite pas d'être gardé, et je 
lui ai conseillé de le laisser où l'a mis son pré- 



PENDANT LA GUERRE 79 

décesseur, c'est-à-dire dans un passage où per^ 
sonne ne lui dira rien. En attendant, ce portrait 
n'est pas placé dans la direction de ma chambre, 
et je referme la porte entre lui et moi. La troi^ 
sième porte conduit à Tescalier en vis qui rem- 
plit la tour pentagonale. La quatrième donne sur 
la salle à manger ; la cinquième mène à la cham- 
bre de mon fils. Me voilà stupéfaite, cher- 
chant une sixième porte dont je ne devine pas 
l'emplacement et qui doit être la mienne. Le 
château serait-il enchanté ? Après bien des pas 
perdus dans cette grande salle, je découvre en- 
fin une porte invraisemblablement placée dans 
la boiserie sur un des pans de la profonde em- 
brasure d'une fenêtre, et je me réintègre dano 
mon appartement sans autre aventure. 

A neuf heures, on déjeune avec Nadaud, quo 
Sigismonda été chercher dès sept heures au d> 
barcadère de La Vaufranche. Je l'avais vu, il y a 
quelques années, lors d'un voyage qu'il fît en 
France! Il a vieilU, ses cheveux et sa barbe ont 
blanchi, mais il est encore robuste. C'est un an- 






\ 



80 JOURNAL d'iTN VOYAGEUR 

cien maçon, élevé comme tous les ouvriers, mais 

doué d'une remarquable intelligence. Doux, 
grave et ferme, exempt de toute mauvaise pas- 
sion, il fut élu en 1848 à la Constituante par ses 
compatriotes de la Creuse. En Berry, comme par- 
tout, ce que l'on dédaigne le plus, c'est le voisin. 
Aussi a-t-on fort mauvaise opinion chez nous du 
Marchois. On l'accuse d'être avide et trompeur ; 
mais on reconnaît que, quand il est bon et sin- 
cère, il ne l'est pas à demi. Nadaud est un bon 
dans toute la force du mot. Exilé en 1852, il 
passa en Angleterre, où il essaya de reprendre 
la truelle; mais les maçons anglais lui firent 
mauvais accueil et lui surent méchant gré dé 
proscrire de ses habitudes l'ivresse et le pugilat. 
Ils se méfièrent de cet homme sobre, recueilli 
dans un silence modeste, dont ils ne compre- 
naient d'ailleurs pas la langue. Ils comprenaient 
encore moins le rôle qu'il avait joué en France ; 
ils lui eussent volontiers cherché querelle. 11 se 
retira dans une petite chambre pour apprendre 
l'anglais tout seul. Il l'apprit si bien qu'en ueu 



PENDANT LA GUERRE 81 

de temps il le parla comme sa propre langue, et 
ouvrit des cours d'histoire et de littérature fran- 
çaise en anglais, s'instruisant, se faisant érudit, 
critique et philosophe avec une rapidité d'intui- 
tion et un acharnement de travail extraordi- 
naires chez un homme déjà mûr. Sa dignité in- 
térieure rayonne doucement dans ses manières, 
qui sont celles d'un vrai gentleman. Il ne dit pas 
un mot, il n'a pas une pensée qui soient enta- 
chés d'orgueil ou de vanité, de haine ou de res- 
sentiment, d'ambition ou de jalousie. Il est naïf 
comme les gens sincères, absolu comme les gens 
convaincus. On peut le prendre pour un enfant 
quand il interroge, on sent revenir la supério- 
rité de nature quand il répond. Il était arrivé 
d'Angleterre en habit de professeur : il a repris 
le paletot de l'ouvrier ; mais ce n'est ni un ou-: 
vrier ni un monsieur comme l'entend le préjugé : 
c'est un homme, et un homme rare qu'on peut 
aborder sans attention, qu'on ne quitte pas sans 
respect. 
Boussac étant une des stations de sa tournée 



c. 



82 JOURNAL d'un voyageur 

électorale, c'est pour le mettre en rapport avec 
les hommes du pays que Sigismond a préparé 
la grande salle aux gardes. Boussac y entasse 
ses mille cinquante habitants ; les gens de la 
campagne affluent sur la place du château, qui 
domine le ravin ; les enfants grimpent sur les 
balustrades vertigineuses. Tous les maires des 
environs sont plus ou moins assis à l'intérieur;* 
Les pompiers sont sous les armes, la garde na- 
tionale, organisée tant bien que mal, maintient 
Tordre, et Nadaud parle d'une voix douce qui 
se fait bien entendre. Il est timide au début,'il 
se méfie de lui-même ; il m'avait fait promettre 
de ne pas l'écouter, de ne pas le voir parler. J'ai 
tenu parole. Il est venu ensuite causer avec moi 
dans ma chambre. C'est dans l'intimité qu'on se 
connaît, et je crois maintenant que je le con- 
nais bien. Il est digne de représenter les bonnes 
aspirations du peuple et du tiers. Nous nous 
sommes résumés ainsi : n'ayons pas d'illusions 
qui passent, ayons la foi qui demeure. 
A trois heures, on l'a convoqué à une nouvelle 



PENDANT LA GUERRE 83 

séance publique. Tout le monde des environs 
n'était pas arrivé pour la première, et les gens 
de l'endroit voulaient encore entendre et com- 
prendre. Il leur parlait une langue ancienne qui 
leur paraissait nouvelle, bravoure, dévouement 
et sacrifice ; il n'était plus question de cela de- 
puis vingt ans. (fin ne parlait que du rendement 
de répi et du prix des bestiaux. « Il faut savoir 
ce que veut de nous cet homme qui est un pau- 
vre, un rien du tout, comme nous, et qui ne pa- 
raît pas se soucier de nos petits intérêts. » Je n'ai 
pas assisté non plus à la reprise de cet enseigne- 
ment de famille ; Sigismond me le raconte. La 
première audition avait été attentive, étonnée, 
un peu froide. Nadaud parle mal au commence- 
ment; il a un peu perdu l'habitude de la langue 
française, les mots lui viennent en anglais, et 
pendant quelques instants il est forcé de se les 
traduire à lui-même, Cet embarras augmente 
sa timidité naturelle ; mais peu à peu sa pensée 
s'élève, l'expression arrive, l'émotion intérieure 
se révèle et se communique. Il a donc gagné sa 
'cause ici, et l'on s'en va on disant : 



84 JOURNAL d'un voyageur 

— Ceci un homme tout à fait bien. 

Simple éloge, mais qui dit tout. 

Le soir venu, il remonte en voiture avec 
Sigismond et une escorte improvisée de garde 
nationale à cheval. Les pompiers et les citoyens 
font la haie avec des flambeaux. On se serre tes 
mains; Nadaud prononce encore quelques pa- 
roles affectueuses et d'une courtoisie recherchée. 
La voiture roule, les cavaliers piaffent; ceux 
qui restent crient vive l'ouvrier ! La noire façade 
armoriée du manoir de Jean de Brosse ne 
s'écroule pas à ce cri nouveau du xix« siècle. 
Les chouettes, stupéfiées par la lumière, repren- 
nent silencieusement leur ronde dans la nuit 
grise. 



4 octobre. 



» 



En somme, nous avons parlé doctrine et nul- 
leDaent politique. Est-il, ce que les circonstances 
réclament impérieusement, un homme pratique? 
Je ne sais. Je ne serais pas la personne capable 



PENDANT LA GUERRE 85 

de le juger. Les opinions sont si divisées qu'en 
voulant faire pour le mieux on doit se heurter à 
tout et peut-être heurter tout le monde. 

Le beau temps, qui est aujourd'hui synonyme 
de temps maudit, continue à tout dessécher. 
L'eau est encore plus rare ici qu'à Saint-Loup ; 
on va la chercher à une demi-lieue sur une côte 
rocheuse où les chevaux ont grand'peine à 
monter et à descendre les tonneaux. Nous l'é- 
conomisons, quoiqu'elle ne le mérite guère ; elle 
est blanche et savonneuse. 

Promenade- dans les ravins. Je craignais de 
les trouver moins jolis d'en bas que d'en haut. 
Ils sont charmants partout et à toute heure : 
c'est un adorable pays. Après avoir longé la ri- 
vière, nous avons remonté au manoir par un 
escalier étourdissant : une centaine de mètres 
en zigzag, tantôt sur le roc, tantôt sur des gra- 
dins de terre soutenus par des planches, tantôt 
sur de vieilles dalles avec une sorte de rampe ; 
ailleurs un fil de fer est tendu d'un arbre à l'au- 
tre en cas de vertige. A chaque étagC;, de belles 



86 JOURNAL I> l^N VOVAùr.vJ.i 

croupes de rochers ou de petits jardins en pente 
rapide, des arbres de temps en temps faisant 
berceau sur l'abîme. Ces gentils travaux sont, je 
crois, Touvrage des gendarmes, qui vivent dans 
une partie réservée- du château et se livrent au 
jardinage et à l'élevage des lapins, Ce sont peut- 
être les mêmes gendarmes qui ont autrefois ar- 
rêté Maurice. Quoi qu'il en soit, nous vivons au- 
jourd'hui en bons voisins, et ils nous permettent 
d'admirer leurs légumes. Mes petites-filles grim- 
pent très-bien et sans frayeur cette échelle au 
flanc du précipice. Moi je m'en tire encore bien, 
mais je suis éprouvée par cet air trop vif. On ne 
place pas impunément son nid, sans transition, 
à trois centu-mètres plus haut que d'habitude. 
Nous avons fait une trouvaille au fond du 
ravin. Sous un massif d'arbres, il y a à nos pieds 
une maisonnette rouge que nous ne voyions pas; 
c'est un petit établissement de bains, très-rus- 
tique, mais très-propre. Outre l'eau de la Creuse, 
qui n'est pas tentante en ce moment, la bonne 
femme qui dirige toute seule son exploitation 



PENDANT LA GUERRE 87 

possède un puits profond et abondan; encore ; 
Teau est belle et claire. Nous nous faisons une 
fête de nous y plonger demain ; nous n'espérions 
pas ce bien-être à Boussac. Ces Marchois nous 
sont décidément très-supérieurs. 



5 octobre. 

Grâce au bain, à la belle vue et surtout aux 
excellents amis qui nous comblent de soins et 
d'affection, noua resterions volontiers ici à at- 
tendre la fin de l'épidémie, qui ne cesse pas à 
Nohant : les nouvelles que nous en recevons 
sont mauvaises; mais nous avons un homme 
avec nous, un homme inoccupé qui veut re- 
tourner au moins à La Châtre pour n'avoir pas 
l'air de fuir le danger commun, puisque le 
danger approche. Il voulait nous mener, mère, 
femme et enfants, dans le Midi ; nous disions 
oui, pensant qu'il y viendrait avec nous, et at- 
tendrait là qu'on le rappelât au pays en cas de 
besoin. Par malheur, les événements vont vite. 



88 JOURNAL d'oN voyageur 

et quiconque s'absente en ce moment a l'air de 
déserter. Gomme à aucun prix nous ne voulons 
le quitter avant qu'on ne nous y oblige, nous 
renonçons au Midi, et nous nous occupons, par 
correspondance, de louer un gîte quelconque à 
La Châtre. 



6 octobre. 

A force d'être poëte à Boussac, on est très- 
menteur ; on vient nous dire ce matin que la 
peste noire est dans la ville, la variole purpuralc, 
celle qui nous a fait quitter Nohant. On s'in- 
forme ; la nouvelle fait des petits, fl y a des ca- 
davres exposés devant toutes les portes ; c'est là, 
— à deux pas, vous verrez bien î — Maurice ae 
voit rien, mais il s'inquiète pour nous et veut 
partir. Comme nous comptions partir en effet 
dimanche, je consens, et je reboucle ma maHe ; 
mais Sigismond nous traite de fous, il interroge 
le maire et le médecin. Personne n'est mort dc- 
puis huit jours, et aucun cas de variole ne s'est 



PENDANT LA GUERRE 89 

manifesté. Je défais ma malle, et j'apprends une 
autre nouvelle tout aussi vraie, mais plus jolie. 
La nuit dernière, trois revenants, toujours trois, 
sont venus chanter sur le petit pont de planches 
qui est juste au-dessous de ma fenêtre, et que 
je distingue très-bien par une éclaircie des ar- 
bres ; ils ont même fait entendre, assure-t-on, 
une très-belle musique. Et moi qui n'ai rien vu, 
rien entendu ! J'ai dormi comme une brute, au 
lieu de contempler une scène de sabbat par un 
si beau clair de lune, et dans un site si bien fait 
pour attirer les ombres ! 



7 octobre. 

Promenade à Chissac, c'est le domaine de Si- 
gismond, dans un pays charmant. Prés, collines 
et torrents. La face du mont Barlot, opposée à 
celle que nous voyons de Boussac, ferme l'ho- 
rizon. Nous suivons les déchirures d'un petit 
torrent perdu sous les arbres, et nous faisons 
une bonne pause sous des noyers couverts de 



90 JOURNAL d'un voyageur 

mésanges aïfairées et jaseuses que nous ne dé- 
rangeons pas de leurs occupations. Ce serait un 
jour de bonheur, si Ton pouvait être heureux h 
présent. Est-ce qu'on le sera encore? Il me sem- 
ble qu'on ne le sera plus ; on aura perdu trop 
d'enfants, trop d'amis! — Et puis on s'aperçoit 
qu'on pense à tout le monde comme à soi-même, 
que tout nous est famille dans cette pauvre 
France désolée et brisée ! 

Les nouvelles sont meilleures ce soir. Le Midi 
s'apaise, et sur le théâtre de la guerre on agit, 
on se défend. Et puis le temps a changé, les 
idées sont moins sombres. J'ai vu, à coup sûr,* 
de la pluie pour demain dans les nuages, que 
j'arrive à très-bien connaître dans cette immen- 
sité de ciel déployée autour de nous. L'air était 
souple et doux tantôt ; à présent, un vent furieux 
s'élève : c'est le vent d'ouest. Il nous détend et 
nous porte à l'espérance. 



PENDANT LA GUERRE 91 



8 octobre. 

La tempête a été superbe cette nuit. D'énormes 
nuages effarés couraient sur la lune, et le vent 
soufflait sur le vieux château comme sur un na- 
vire en pleine mer. Depuis Tamaris, où nous 
avons essuyé des tempêtes comparables à celle- 
ci, je ne connaissais plus la voix de la bourrasque. 
A Nohant, dans notre vallon, sous nos grands ar- 
bres, nous entendons mugir ; mais ici c'est le 
rugissement dans toute sa puissance, c'est la 
rage sans frein. Les grandes salles vides, déla- 
brées et discloses, "qui remplissent la majeure 
partie inhabitée du bâtiment, servent de souf- 
flets aux orgues de la tempête, les tours sont bs 
tuyaux. Tout siffle, hurle, crie ou grince. Les 
jalousies de ma chambre se défendent un ins- 
tant ; bientôt elles s'ouvrent et se referment avec 
le bruit du canon. Je cherche une corde pour 103 
empêcher d'être emportées dans l'espace. Jo 
reconnais que je risque fort de les suivre en 



92 JOURNAL d'un voyageur 

m'aventurant sur le balcon. J'y renonce, et 
comme tout désagrément qu'on ne peut empê- 
cher doit être tenu pour nul, je m'endors pro- 
fondément au milieu d'un vacarme prodigieuse- 
ment beau. 

Nous faisons nos paquets, et nous partons de- 
main sans savoir si nous trouverons un gîte à La 
Châtre. Les lettres mettent trois ou quatre jours 
pour faire les dix lieues qui nous séparent de 
notre ville. Ce n'est pas que la France soit déjà 
désorganisée par les nécessités de la guerre, cela 
a toujours été ainsi, et on ne saura jamais 
pourquoi. — Ce soir, je dis adieu de ma fenêtre 
au ravissant pays de Boussac et à ses bons habi- 
tants, qui m'ont paru, ceux que j'ai vus, distin- 
gués et sympathiques. J'ai passé trois semaines 
dans ce pays creusois, trois semaines de$ plus 
amères de ma vie, sous le coup d'événements 
qui me rappellent Waterloo, qui n'ont pas la 
grandeur de ce drame terrible, et qui paraissent 
plus effrayants encore. Toute une vie collective 
remise en question ! — On dit que cela peut 



PENDANT LA GUERRE 93 

durer longtemps encore. L'invasion se répand, 
rien ne semble préparé pour la recevoir. Nous 
tombons dans Tinconnu, nous entrons dans la 
phase des jours sans lendemain ; nous nous fai- 
sons Teffet de condamnés à mort qui attendent 
du hasard le jour de Texécution, et qui sont 
pressés d'en finir parce qu'ils ne s'intéressent 
plus à rien. Je ne 'sais si je suis plus faible que 
les aut'îes, si l'inaction et un état maladif m'ont 
rendue lâche. J'ai fait bon visage tant que j'ai 
pu ; je me suis abstenue de plaintes et de pa- 
roles décourageantes, mais je me suis sentie, 
pour la première lois depuis bien des années, 
sans courage intérieur. Quand on n'a affaire 
qu'à soi-même, il est facile de ne pas s'en sou- 
cier, de s'imposer des fatigues, des sacrifices, de 
subir des contrariétés, de surmonter des émo- 
tions. La vie ordinaire est pleine d'incidents 
puérils dont on apprend avec l'âge à faire peu 
de cas ; on est trahi ou leurré, on est malade, 
on échoue dans de bonnes intentions, on a de? 
séries d'ennuis, des heures de dégoût. Que tout 



94 JOURNAL d'un voyageur 

• 

cela est aisé à surmonter ! On vous croit stoïquô 
parce que vous êtes patient, vous êtes tout sim- 
plement lassé de souffrir des petites choses. On 
a l'expérience du peu de durée, l'appréciation 
du peu de valeur de ces choses ; on se détache 
des biens illusoires, on se réfugie dans une vie 
expectante, dans un idéal de progrès dont on se 
désintéresse pour son compte, mais dont on 
jouit pour les autres dans l'avenir. Oui, oui, tout 
cela est bien facile et n'a pas de mérite. Ce qu'il 
faudrait, c'est le courage des grandes crises so- 
ciales, c'est la foi sans défaillance, c'est la vision 
du beau idéal remplaçant à toute heure le sens 
visuel des tristes choses du présent ; mais com- 
ment faire pour ne pas souffrir de ce qui est 
souffert dans le monde, à un moment donnée 
avec tant de violence et dans de telles propor* 
tiens? Il faudrait ne point aimer, et il ne dépend 
pas de moi de n'avoir pas le cœur brisé. 

En changeant de place et de mineu, vais^je 
changer de souffrance comme le malade qui se 
retourne dans son lit? Je sais que je retrouverai 



PENDANT LA GDEIIRE 95 

ailleurs d'excellents amis. Je regrette ceux que 
je quitte avec une tendresse effrayée, presque • 
pusillanime. Il semble à présent, quand on s'é- 
loigne pour quelques semaines, qu'on s'embrasse 
pour la dernière fois, et comme il est dans la 
nature de regretter les lieux où l'on a souffert, 
je regrette le vieux manoir, le dur rocher, le 
torrent sans eau, le triste horizon des pierres 
jaumâtres, le vent qui menace de nous ensevelir 
sous les ruines, les oiseaux de nuit qui pleurent 
sur nos têtes, et les revenants qui auraient peut- 
être fini par se montrer. 



La Châtre, 9 octobre. 

J*ai quitté mes hôtes le cœur gros. Je n'ai ja- 
mais aimé comme à présent; j'avais envie de 
pleurer. Ils sont si bons, si forts, si tendres, ces 
deux êtres qui ne voulaient pas nous laisser 
partir! Leur courage, leurs beaux moments de 
gaieté nous soutenaient: — Leur famille et la 
nôtre ne faisaient qu'une, les enfants étaient 



96 JOURNAL d'un voyageur 

comme uns richesse en commun. Pauvres chers 
enfants ! cent fois par jour, on se dit : 

— Ah! s'ils n'étaient pas nés! si j'étais seu^ 
au monde, comme je serais vite consolé par une 
belle mort de cette mort lente dont nous savou-. 
rons l'amertume ! 

Toujours cette idée de mourir pour ne 
plus souffrir se présenté à l'esprit en détresse. 
Pourquoi cette devise de la sagesse antique : 
Plutôt souffrir que mourir? Est-ce une raillerie 
de la faiblesse humaine qui s'attache à la vie en 
dépit de tout? Est-ce* un précepte philosophique 
pour nous prouver que la vie est le premier des 
biens? — Moi, j'en reviens toujours à cette idée, 
qu'il est indifférent et facile de mourir quand 
on laisse derrière soi la vie possible aux autres, 
mais que mourir avec sa famille, son pays et sa 
race, est une épreuve au-dessus du stoïcisme. 

Nous revenons dans l'Indre avec la pluie. 
D'autres bons amis nous donnent l'hospitalité 
Mon vieux Charles Duvernet et sa femme nous 
ouvrent les bras. Ils ne sont point abattus ; ils 



PENDANT LA GUERRE 97 

fondent leur espérance sur le gouvernement. Moi, 
j'e&père peu de la province et de l'action possible 
de ce gouvernement, qui n*a pas la confiance de 
la majorité. Il faut bien ouvrir les yeux, le pays 
n'est pas républicain. Nous sommes une petite 
fraction partout, même à Paris, où le sentiment 
bien entendu de la défense fait taire Topinion 
personnelle. Si cette admirable abnégation amène 
la délivrance, c'est le triomphe de la forme ré- 
publicaine ; on aura fait cette dure et noble 
expérience de se gouverner soi-même et de se 
sauver par le concours de tous ; — mais Paris 
peut-il se sauver seul? et si la France l'abanr 
donne !... on frémit d'y penser. 



La Châtre, 10 octobre 1870. 

Abandonner Paris, ce serait s'abandonner soi- 
même. Je ne crois pas que personne en doute. 
Je trouve à notre petite ville une bonne physio- 
nomie. Elle a pris l'allure militaire qui convient. 

Ces bourgeois et ces ouvriers avec le fusil sur 

6 



98 JOURNAL d'un voyageur 

répaule n'ont rien de ridicule. Le cœur y est. Si 
on les aidait tant soit peu, ils défendraient 'au 
besoin leurs foyers; mais-, soit pénurie, soit né- 
gligence, soit désordre, loin de nous armer, on 
nous désarme, on prend les fusils des pompiers 
polir la garde nationale, et puis ceux de la garde 
sédentaire pour la mobilisée, en attendant qu'on 
les prenne pour la troupe, et quels fusils ! Pour 
toutes choses, il y a gâchis de mesures annoncées 
et abandonnées, d'ordres et de Contre-ordres. 
Je vois partout de bonnes volontés paralysées 
par des incertitudes de direction que Ton ne sait 
à qiiî imputer. Tout le monde accuse quelqu*un, 
c'est mauvais signe. Nous trompe-t-on quand on 
nous dit qu'il y a de quoi armer jusqu'aux dents 
toute la France ? J'ai bien peur des illusions et 
des fanfaronnades. Certains journaux le pren- 
nent sur un ton qui me fait trembler. En atten- 
dant, l'inaction nous dévore : écrire^ parler j cô 
n'est pas là ce qu'il nous faudrait. 

Nous allons au Coudray à travers des torrents 
de pluie. La Vallée noire, que l'on embrasse de 



PENDANT LA GUERRE 99 

ce point élevé, est toujours belle. Ce n*est pa$ 

le paysage fantaisiste et compliqué de la Creuse, 

c'est la grande ligne, l'horizon ondulé et large- 
« 

ment ouvert, le pays bleu, comme l'appelle ma 
petite Aurore. Les arbres me paraissent énormes, 
le ciel me paraît incommensurable; chargé de 
nuages noirs avec quelques courtes expansions 
de soleil rouge, il est tour à tour sombre et 
colère. J'aperçois au loin le toit brun de ma 
pauvre maison encore fermée à mes pe'tites^filles, 
à moi par conséquent ; enterrée dans les arbres, 
elle a l'air de se cacher pour ne pas nous attirer 
trop vite ; la variole règne autour et nous barre 
encore le chemin. 

Qui sait si nous y rentrerons jamais? L'ennemi 
n'est pas bien loin, et nous pouvons le voir ar- 
river avant que la contagion nous permette de 
dormir chez nous une dernière nuit. Les paysans 
ont l'air de ne pas mettre au rang des choses 
possibles que le Berry soit envahi, sous prétexte 
qu'en 1815 il ne Ta pas été. Moi, je m'essaye à 
l'idée d'une vie errante. Si nous sommes ruinés 



100 JOURNAL d'un voyageur 

et dévastés, je me demande en quel coin nous 
irons vivre et avec quoi ? Je ne sais pas du tout, 
mais la facilité avec laquelle on s'abandonne per- 
sonnellement aux événements qui menacent tout 
le monde est une grâce de circonstance. On dit 
le pour et le contre sur la guerre actuelle. Tantôt 
l'ennemi est féroce, tantôt il est fort doux : on 
n'en parle qu'avec excès en bien ou en mal, 
c'est l'inconnu. Si j'étais seule, je ne songerais 
pas seulement à bouger : on tient si peu à la 
vie dans de tels désastres ! mais dans le doute 
j'emporterai mes enfants ou je les ferai partir. 
De retour à La Châtre, je revois d'anciens 
amis qui, de tous les côtés menacés, sont venus 
se réfugier dans leurs familles. J'apprends avec 
douleur que Laure *** est malade sans espoir, 
qu'on ne peut pas la voir, qu'elle est là et que 
je ne la reverrai probablement plus ! Autre dou- 
leur : il faut voir partir notre jeune monde, 
comme nous l'appelions, mes trois petits-neveux 
et les fils de deux ou trois amis intimes : c'était 
la gaieté de la maison, le bruit, la discussion, la 



PENDANT LA GUERRE 101 

tendresse. Et moi qui leur disais les plus belloa 
choses du monde pour leur donner de la réso- 
lution, je ne me sens plus le moindre courage. 
N'importe, il faudra en montrer. 



Blarrii 11 octobre. 

Voici une grande nouvelle : deux ballons 
nommés Armand Barbes et G. Sand sont sortis 
de Paris; l'un (mon nom ne lui a pas porté 
grand bonheur) a eu des avaries, une arrivée 
difficile, et a pourtant sauvé les Américains qui 
le montaient; Barbes a été plus heureux^ et, 
malgré les balles prussiennes, a glorieusement 
touché terre, amenant au secours du gouverne- 
ment de Tours un des membres du gouverne- 
ment de Paris, M. Gambetta. un remarquable 
orateur, un homme d'action, de volonté, de 
persévérance, nous dit-on. Je n'en sais pas da- 
vantage, mais cette fuite en ballon, à travers 
l'ennemi, est héroïque et neuve ; l'histoire entre 
dans des incidents imprévus et fantastiques. 

G. 



102 JOURNAL d'un voyageur 

Des personnes qui connaissent Gambetta nous 
disent qu'il va tout sauver. Que Dieu les entende ! 
Je veux bien qu'il en soit capable et que son nom 
soit béni ; mais n'est-ce pas une tâche au-dessus 
des forces d'un seul homme? Et puis ce jeune 
homme connaît-il la guerre, qui est, dit-on, une 
science perdue chez nous î 



Mercredi 12 octobre. 

On n'a pas le cœur à se réjouir ici aujourd'hui ; 
c'est la révision, c'est-à-dire la levée sans révi- 
sion des gardes mobilisées: elle se fait d'une 
manière indigne et stupide ; on prend tout, on 
ne fait pas déshabiller les hommes ; on ne leur 
regarde pas même le visage. Des examinateurs 
crétins et qui veulent faire du zèle déclarent 
bons pour le service des avortons, des infirmes, 
des borgnes, des phthisiques, des myopes au 
dernier degré, des dartreux, des fous, des idiots, 
et l'on veut que nous ayons confiance en une 
pareille armée ! Un bon tiers va remplir les hô- 



PENDANT LA GOEUnR 103 

pîtaux OU tomber sur les chemins à la premières 
étape. Les rues de la ville sont encombrées de 
parents qui pleurent et de conscrits ivres-morts. 
On va leur donner les fusils de la garde nationale 
sédentaire, qui était bien composée, exercée et 
résolue; le découragement s'y met. Les opti- 
mistes, ils ne sont pas nombreux', disent qu'il le 
laut. S'il le faut, soit ; mais il y a manière de 
faire les choses, et, quand on les fait mal, il ne 
faut pas se plaindre d'être mal secondé. On se 
tire de tout en disant : 

— Le peuple est lâche et réactionnaire. 

Mon cœur le défend ; il est ignorant et mal- 
heureux ; si vous ne savez rien faire pour l'ini- 
tier à des vertus nouvelles, vous le3 lui rendrez 
odieuses. 

Les nouvelles du dehors sont sinistres. Orléans 
serait au pouvoir des Prussiens; les gardes mo- 
biles se seraient bien battus, mais ils seraient 
écrasés; on accuse Orléans de s'être rendu 
d'avance. Il faudrait savoir si la ville pouvait se 
défendre; oïi dit qu'elle ne l'a pas voulu, on 



104 JOURNAL d'un voyageur 

entre dans de^ détails révoltants. Les habitants, 
qui d'abord avaient refusé de recevoir nos pau- 
vres enfants, auraient cette fois fermé leurs 
portes aux blessés. Le premier fait paraît certain, 
le second est à vérifier. Nos jeunes troupes civiles 
sont redoutées autant que l'ennemi : elles sont 
indisciplinées^mal commandées ou pas comman- 
dées du tout; je crois qu'on leur demande l'im- 
possible. Si toutes les administrations sont dans 
l'anarchie comme celle des intendances aux- 
quelles nos levées et nos soldats ont affaire, ce 
n'est pas une guerre, c'est une débandade. 



i 3, jeudi. 

L'affaire Beurbaki reste mystérieuse. On dit 
que tout trahit, même Bazaine, ce grand espoir, 
ce rempart dont l'écroulement serait notre ruine. 
Trahir ! l'honneur français serait aux prises dans 
les faibles tètes avec l'honneur militaire ! Celui-ci 
serait la fidélité au maître qui commandait hier; 
l'autre ne compterait pas! Le drapeau représen- 



PENDANT LA GUERRE 105 

terait une charge personnelle, restreinte à l'obéis- 
sance personnelle! La patrie n'aurait pas de 
droits sur l'âme du soldat ! 

L'anarchie est là comme dans tout, l'anarchie 
morale à côté de l'anarchie matérielle. Le véri- 
table honneur militaire ne semble pas avoir 
jamais été défini dans l'histoire de notre siècle. 
C'est par le résultat que nous jugeons la conduite 
des généraux, et chaque juge en décide à son 
point de vue. En haine de la république, Moreau 
passe à l'ennemi; mais il se persuade que c'était 
son devoir, et il le persuade aux royalistes. Il 
croyait sauver la bonne cause, le pays par consé- 
quent ! Il y a donc deux consciences pour le mi- 
litaire? Moreau a eu son parti, qui l'admirait 
comme le type de la fidéUté et de la probité. 
Napoléon a été trahi ou abandonné par ses gé- 
néraux. Ils ont tous dit pour se justifier : 

— Je servais mon pays, je le sers encore, je 
n'appartiens qu'à lui. 

Bien peu d'officiers supérieurs ont brisé leur 
épée à cette époque en disant : 



106 JOURNAL d'un voyageur 

— Je servais cet homme, je ne servirai plus 
le pays qui l'abandonne. 

La postérité les admire et condamne les autres. 

A qui donc appartient le militaire ? au pays ou 
ou souverain du moment? Il serait assez urgent 
de régler ce point, car il peut arriver à chaque 
instant que le devoir du soldat soit de résister 
à Tordre de la patrie, ou de manquer à la loi 
d'obéissance mihtaire par amour du pays. Rien 
n'engage en ce moment le soldat envers la repu- 
blique; il ne Ta pas légalement acceptée. Avez- 
vous la parole des généraux? Je ne sache pas 
qu'on ait celle de Bazaine, et le gouvernement 
ignore probablement s'il se propose de continuer 
la guerre pour délivrer la France ou pour y ra 
mener- l'empire au moyen d'un pacte avec la 
Prusse. 

Un général n'est pas obligé, dit-on, d'être un 
casuiste. Il semble que le meilleur de tous serait 
celui qui ne se permettrait aucune opinion, qui 
ne subirait aucune influence, et qui, faisant de 
sa parole l'unique loi de sa conscience, ne cédé- 



PENDANT LA GUERRE 10 

rait devant aucune éventualité. Si Bazaine sp. 
croit lié à son empereur et non à son pays, il 
prétendra qu'il peut tourner son épée contre un 
pays jqui repousse son empereur. Je ne vois paô 
qu'on puisse compter sur lui, puisqu'on n'a pu 
s'assurer de lui, puisqu'il est maître absolu dans 
une place assiégée où il peut faire la paix ou 
la guerre" sans savoir si la république existé, si 
elle représente la volonté de la France. S'il a 
l'âme d'un héros, il se laissera emporter par le 
souvenir de nos anciennes gloires, par l'amour 
du pays, par la fierté patriotique ; sinon, un de 
ces matinsj il se rendra en disant comme son 
maître à Sedan : 

— Je suis las. 

Ou il fera une brillante sortie au cri de « mort 
à la république ! » Et s'il avait la chance de ga- 
gner quelque grande victoire sur l'Allemagne, 
que ferait la république ? Elle a cru l'avoir dans 
ses intérêts, parce qu'elle a désiré lui voir pren- 
dre le commandement, parce qu'elle a placé en 
lui sa confiance. Il ne lui en a pas su gré, il la 



108 JOURNAL d'un voyageur 

trahit; mais je suppose qu'il délivre la France. 
Comment sortir de cette impasse? Nous bat- 
trions-nous contre ces soldats qui battraient 
l'étranger ? y aurait-il un gouvernement pour les 
mettre hors la loi et les accuser de trahison? 

Notre situation est réellement sans issue, à 
moins d'un miracle. Nous nous appuyons pour la 
défense du sol sur des forces encore considéra- 
bles, mais qui combattent l'ennemi commun sous 
des drapeaux différents, et qui ne comptent pas 
du tout les abandonner après la guerre. Le gou- 
Temement a fait appel à tous, il le devait ; mais 
a-t-il espéré réussir sans armée à lui, avec des 
armées qui lui sont hostiles, et qui ne s'enten- 
dent point entre elles ? Ceci ressemble à la fin 
d'un monde. Je voudrais pouvoir ne pas penser, 
ne pas voir, ne pas comprendre. Heureux ceux 
dont l'imagination surexcitée repousse l'évidence 
et se distrait avec des discussions de noms pro- 
pres ! Je remercierais Dieu de me délivrer de la 
réflexion ; au moins je pourrais dormir.. Ne pas 
dormir est le supplice du temps. Quand la fati- 



PENDANT LA GUERRK 109 

gue remporte, on se raconte le matin les rêves 
atroces ou insensés qu'on a faits. 



îi octobre. 

Les Prussiens ne sont pas entrés à Orléans ; 
mais ils y entreront quand ils voudront, ils ont 
fait la place nette. Le général La Motte rouge est 
battu et privé de son commandement pour avoir 
manqué de résolution, disent les uns, pour avoir 
manqué de munitions, disent les autres. Si on 
déshonore tous ceux qui en seront là, ce n'est 
pas fini I 



1 5 octobre. 

Pas de nouvelles. La poste ne s'occupe plus de 
nous; tout se désorganise. Je suis étonnée de la 
tranquillité qui règne ici. La province consternée 
se gouverne toute seule par habitude. 



110 JOURNAL D*UN VOYAGEUR 



Dimanche IG. . 

J'aurais voulu tenir un journal des événements ; 
mais il faudrait savoir la vérité, et c'est souvent 
impossible. Les rares et courts journaux qui nous 
parviennent se font la guerre entre eux et se con- 
tredisent ouvertement : 

— Les mobiles sont des braves. 

— Non, les mobiles faiblissent partout. 

— Mais non, c'est la troupe régulière qui lâche 
pied. 

— Non, vous dis-je, c'est elle qui tient! 

Le plus clair, c'est qu'une armée sans armes, 
sans pain, sans chaussures, sans vêtements ei 
sans abri, ne peut pas résister à une armée 
pourvue de tout et bien commandée. 

On agite beaucoup la question suivante, et on 
nous rapporte fidèlement, de auditu^ l'opinion de 
M. Gambetta. 

— L'armée régulière est détruite, démora- 
lisée, perdue; elle ne nous sauvera pas C'est 



PENDANT LA GUERRE 111 

de Vêlement civil que nous viendra la victoire, 
c'est le citoyen improvisé soldat qu'il faut ap- 
peler et encourager. 

La question est fort douteuse, et, si d'avance 
elle est résolue, elle devient inquiétante au der- 
nier degré. On peut improviser des soldats dans 
une localité menacée, et les mobiliser jusqu'à un 
certain point; mais leur faire jouer le rôle de la 
troupe exercée au métier et endurcie à la fatigue, 
c'est un rêve, l'expérience le prouve déjà. Les 
malades encombrent les ambulances. On parle 
d'organiser une Vendée dans toute la France. 
Organise-t-on le désordre? Ces résultats fruc- 
tueux que suscitent parfois des combinaisons 
illogiques s'improvisent et ne se décrètent pas. 
M. Gambetta a pu jeter les yeux sur la carte du 
Bocage et sur la page historique dont il a été le 
théâtre ; mais recommencer en grand ces choses 
et les opposer à la tactique prussienne, c'est un 
véritable enfantillage. On assure que M. Gam- 
betta est un habile organisateur ; qu'il réorganise 
donc l'armée au lieu de la dédaigner comme un 



112 JOURNAL DON VOYAGEUR 

instrument hors de service, alors que tout lui 
manque ou la trahit ! Si Ton veut introduire des 
catégories, scinder l'élément civil et l'élément 
militaire, froisser les amours-propres, réveiller 
les passions politiques, je ne dis pas à la veille, 
mais au beau milieu des combats, j'ai bien peur 
que nous ne soyons perdus sans retour. 

Quelqu'un, qui est renseigné, nous avoue que 
nos dictateurs de Tours sont infatués d'un opti- 
misme effrayant. Je ne veux pas croire encore 
qu'il soit insensé... Quelquefois une grande obsti- 
nation fait des miracles. Qui se refuse à espérer 
quand on sent en soi la volonté du sacrifice? 
Mais la volonté nous donnera-t-elle des canons ? 
On avoue que nous en avons qui tirent un coup 
pendant que ceux de l'ennemi en tirent dix. 

— En fait-on au moins ? 

— On dit qu'on en fait beaucoup. Nous savons, 
hélas I qu'on en fait fort peu. 

— En fait-on de pareils à ceux des Prussiens ? 

— On ne peut pas en faire. 

— Alors nous serons toujours battus? 



PENDANT LA GUERRE 113 

— Non ! nous avons l'élément civil, une arme 
morale que les étrangers n'ont pas. 

— Ils ont bien mieux, ils ont un seul élément, 
leur arme est à deux tranchants, militaire et ci* 
vile en même temps. 

— On le sait; mais le moral de la France! 

Oh ! soit ! Croyons encore à sa virilité, à sa 
spontanéité, à ses grandes inspirations de soli- 
darité ; mais, si nous ne les voyons pas se pro- 
duire, puisons notre courage dans un autre espoir 
que celui de la lutte. Après la résistance que 
l'honneur commande, aspirons à la paix et ne 
croyons pas que la France soit avilie et perdue 
parce qu'elle ne sait plus faire la guerre. Je vois 
la guerre en noir. Je ne suis pas un homme, et 
je ne m'habitue pas à voir couler le sang ; mais 
il y a une heure où la femme a raison, c'est 
quand elle console le vaincu, et ici il y aura bien 
des raisons profondes et sérieuses pour se con- 
soler. 

Pour faire de l'homme une excellente machine 
de combat, il faut lui retirer une partie de ce 



114 JOURNAL d'un voyageur 

qui le fait homme. « Quand Jupiter réduit 
rhomme à la servitude, il lui enlève une moitié 
de son âme. » L'état militaire est une servitude 
brutale qui depuis longtemps répugne à notre 
civilisation. Avec des ambitions ou des fantaisies 
de guerre, le dernier règne était si bien englué 
dans les douceurs de la vie, qu'il avait laissé 
pourrir l'armée. Il n'avait plus d'armée, et il ne 
s'en doutait pas. Le jour où, au milieu des géné- 
raux et des troupes de sa façon, Napoléon III vit 
son erreur, il fut pris de découragement, et ce 
ne fut pas le souverain, ce fut l'homme qui 
abdiqua. 

Les douceurs de la vie comme ce règne les a 
goûtées, c'était l'œuvre d'une civilisation très- 
corrompue; mais la civilisation, qui est l'ouvrage 
des nations intelligentes, n'est pas responsable 
de l'abus qu'on fait d'elle. La moralité y puise 
tout ce dont elle a besoin ; la science, l'art, les 
grandes industries, l'élégance et le charme des 
bonnes mœurs ne peuvent se passer d'elle. 
Soyons donc fiers d'être le plus civilisé des 



PENDANT LA GUERRE 115 

peuples, et acceptons les conditions de notre 
développement. Jamais la guerre ne sera un 
instrument de vie, puisqu'elle est la science de 
la destruction; croire qu'on peut la supprimer 
n'est pas une utopie. Le rêve de l'alliance des 
peuples n'est pas si loin qu'on croit de se réa- 
liser. Ce sera peut-être l'œuvre du xx« siècle. 
On nous dit que le colosse du Nord nous 
menace. A jamais, non! Aujourd'hui il nous 
écrase la poitrine, mais il ne peut rien sur notre 
âme. On peut être lourd comme une montagne 
et peser fort peu dans la balance des destinées. 
En ce moment, l'Allemagne s'affirme comme 
pesanteur spécifique, comme force brutale, — 
tranchons le mot, comme barbarie. Sur quelque 
mode éclatant qu'elle chante ses victoires, elle 
n'élèvera que des arcs de triomphe qui marque- 
ront sa décadence. Au front de ses monuments 
nouveaux, la postérité lira 1870, c'est-à-dire 
guerre à mort à la civilisation ! noble Alle- 
magne, quelle tache pour toi que cette gloire I 
L'Allemand est désormais le plus beau soldat de 



116 JOURNAL d'un voyageur 

l'Europe, c'est-à-dire le plus effacé, le plus 
abruti des citoyens du monde ; il représente l'âge 
de bronze ; il tue la France, sa sœur et sa fille ; 
il l'égorgé, il la détruit, et, ce qu'il y a de plus 
honteux, il la vole ! Chaque officier de cette belle 
armée, orgueil du nouvel empire prussien, est 
un industriel de grande route qui emballe des 
pianos et des pendules à l'adresse de sa famille 
attendrie ! 

Ce sont des représailles, disent-ils, c'est ainsi 
que nous avons agi chez eux; nous y avons mis 
moins d'ordre, de prévoyance et de cynisme, 
voilà tout. — C'est déjà quelque chose, mais nous 
n'en avons pas moins à rougir d'avoir été 
hommes de guerre à ce point-là. Si quelque 
chose peut nous réhabiliter, c'est de ne plus 
l'être, c'est de ne plus savoir obéir à la fantaisie 
belliqueuse de nos princes. Nous avons encore 
l'élan du courage, la folie des armes, la tradition 
des charges à la baïonnette. Nous savons encore 
faire beaucoup de mal quand on nous touche ; 
nous pourrions dire aux Allemands : 



PENDANT LA GUERRE 117 

« — Supprimons les canons, prenez-nous corps 
à corps, et vous verrez ! Mais vous ne vous y ris- 
quez plus, vous reculez devant l'arme des braves, 
vous avez vos machines, et nous ne les avons 
pas; nous faisons la guerre selon l'inspiration du 
point d'honneur, nous ne sommes pas capables 
de nous y préparer pendant vingt ans; nous 
sommes si incapables de haïr ! On nous surprend 
comme des enfants sans rancune qui dorment la 
nuit parce qu'ils ont besoin d'oublier la colère 
du combat. Nous tombons dans tous les pièges ; 
notre insouciance, notre manque de prévision, 
nos désastres, vous ne les comprenez pas ! Vous 
les comprendrez plus tard, quand vous aurez 
effacé la tache de vos victoires par le remords de 
les avoir remportées. Vous pénétrerez un jour 
l'énigme de notre destinée, quand vous passerez 
à votre tour par le martyre qu'il faut subir pour 
devenir des hommes. Nous ne le sommes pas 
encore, nous qui, depuis un siècle, souffrons 
tous les maux des révolutions; mais voici que, 
grâce à vous, nous allons le devenir plus vite, 

7. 



118 JOURNAL d'un voyageur 

et vous rougirez alors d'avoir porté la main sur 
la grande victime ! Encore un siècle, et vous 
serez honteux d'avoir servi de marchepied à 
l'ambition personnelle. Vous direz de vous- 
mêmes ce que nous disons de notre passé : 

« — La folie du .génie militaire nous a dé- 
chaînés sur l'Europe, et nous avons été asservis. 
Nous avons , de nos propres mains, creusé les 
abîmes, et nous y sommes tombés. 

Mais nous nous relèverons avant toi, fière 
' Allemagne ! Dût cette guerre, pour laquelle évi- 
demment nous ne sommes pas prêts, aboutir à 
un désastre matériel immense, nos cœurs s'y 
retremperont, et plus que jamais nous aurons 
soif de dignité,, de lumière et de justice. Elle 
nous laissera sans doute irrités et troublés ; les 
questions politiques et sociales s'agiteront peut- 
être tumultueusement encore. C'est précisément 
en cela que nous vous serons supérieurs, sujets 
obéissants, militaires accomplis ! et que cette 
âme française éprise d'idéal, luttant pour lui 
jusque sous l'écrasement du fait, ' offrira au 



PENDANT LA GUERRE 119 

monde un spectacle que vous ne sauriez com- 
prendre aujourd'hui, mais que vous admirerez 
quand vous serez dignes d'en donner un sem- 
blable. 

Allez, bons serviteurs des princes, admirables 
espions, pillards émérites, modèles de toutes 
les vertus militaires, levez la tête et menacez 
l'avenir ! Vous voilà ivres de nos malheurs et de 
notre vin, gras de nos vivres, riches de nos dé- 
pouilles ! Quelles ovations vous attendent chez 
vous quand vous y rentrerez tachés de sang, 
souillés de rapts! Quelle belle campagne vous 
aurez faite contre un peuple en révolution, que 
de longue date vous saviez hors d'état de se 
défendre ! L'Europe, qui vous craignait, va com- 
mencer à vous haïr ! Quel bonheur ce sera pour 
vous d'inspirer partout la méfiance et de devenir 
l'ennemi commun contre lequel elle se ligue 
peut-être déjà en silence ! 

Mais quel réveil vous attend, si vous pour- 
suivez l'idéal stupide et grossier du caporalisme, 
disons mieux, du krupisme! Pauvre Allemagne . 



120 JOURNAL d'un voyageur 

des savants, des philosophes et des artistes, 
Allemagne de Goethe et de Beethoven! Quelle 
chute, quelle honte ! Tu entres aujourd'hui dans 
l'inexorable décadence, jusqu'à ce que tu te re- 
nouvelles dans l'expiation qui s'appelle 89 ! 



Lundi 17 octobre. 

Le froid se déclare, et nous entrons en cam- 
pagne. Pourvu qu'après la chaleur exception 
nelle de l'été nous n'ayons pas un hiver atroce! 
Ils auront aussi froid que nous, disent les opti- 
mistes ; c'est une erreur : ils sont physiquement 
plus forts que nous, ils n'ont pas nos douces 
habitudes, notre bien-être ne leur est pas né- 
cessaire. L'Allemand du nord est bien plus près 
que nous de la vie sauvage. Il n'est pas nerveux, 
il n'a que des muscles ; il a l'éducation militaire, 
qui nous a trop manqué. Il pense moins, il souf- 
frira moins. 

Ils approchent, on dit qu'ils sont à La Motte- 
Beuvron. On a peur ici, et c'est bien permis, on 



PENDANT LA GUERRE 121 

a emmené tout ce qui pouvait se battre ou servir 
à se battre. Les vieillards, les enfants et les 
femmes resteront comme la part du feu ! Et puis 
elle est toute française, cette terreur qui suit 
l'imprévoyance ; elle n'est même pas bien pro- 
fonde. Nous ne pouvons pas croire qu'on haïsse 
et qu'on fasse le mal pour le mal. Moi-même 
j'ai besoin de faire un effort de raison pour m'ef- 
frayer de l'approche de ces hommes que je ne 
hais point. J'ai besoin de me rappeler que la 
guerre enivre, et qu'un soldat en campagne n'est 
pas un être jouissant de ses facultés habituelles. 
On dit qu'ils ne sont pas tous méchants ou 
cupides, que les vrais Allemands ne le sont 
même pas du tout et demandent qu'on ne les 
confonde pas avec les Prussiens, tous voleurs! 
Vous réclamez en vain, bonnes gens ; vous ou- 
bliez qu'il n'y a plus d'Allemagne, que vous êtes 
Prussiens, solidaires de toutes leurs exactions, 
puisque vous allez en profiter, et que dans cette 
guerre vous êtes pour nous non pas des Badois, 
des Bavarois, des Wurtembergcois, mais à tout 



122 JOURNAL d'un voyageur 

jamais, dans la réprobation du présent et la lé- 
gende de l'avenir, des Prussiens, bien et dûment 
sujets du roi de Prusse! Vous ne reprendrez 
plus votre nom ; allez ! c'en est fait de votre na* 
tionalité comme de votre honneur. Le châtiment 
commence ! 

Je n'ai pas de vêtements d'hiver, ils sont à 
Paris, dont les Prussiens ont maintenant la clef. 
Je me commande ici une robe qui fera peut-être 
son temps sur les épaules d'une Allemande, car 
ils volent aussi des vêtements et des chaussures 
pour leurs femmes, ces parfaits militaires ! 



Mardi 18 octobre. 

Passage de troupes qui vont d'un dépôt à l'au- 
tre. Depuis les pauvres troupes espagnoles que 
j'ai rencontrées en 1839 dans les montagnes de 
Catalogne, je n'avais pas vu des soldats dans un tel 
état de misère et de dénûment. Leurs chevaux 
sont écorchés vifs de la tête à la queue. Les 
hommes sont à moitié nus, on dit qu'ils ont 



PENDANT LA GUERRE 123 

presque tous déserté avant Sedan. Ils sont tous 
grands et forts, et ne paraissent point lâches. 
On les aura laissés manquer de pain et de muni- 
tions. Le désordre était tel qu'on ne sait plus si 
on a le droit de mépriser les fuyards. Malheu- 
reusement ce désordre continue. 



Mercredi 19. 

Depuis deux jours, nous sommes sans nou- 
velles de notre armée de la Loire. Est-elle anéan- 
tie ? Nous ne sommes pas bien sûrs qu'elle ait 
existé! 



Jeudi 20. 

Eugénie a affaire au Coudray. J'y vais avec 
elle ; c'est une promenade pour mes petites-^ 
filles. Il fait un bon soleil. La campagne reverdit 
au moment où elle se dépouille: il y a des touffes 
de végétation invraisemblable au milieu des 
massifs dénudés. A Ghavy, nous descendons de 



124 JOURNAL d'un voyageur 

voilure pour ramasser de petits champignons 
roses sur la pelouse naturelle, cette pelouse des 
lisières champêtres qu'aucun jardinier ne réali- 
sera jamais ; il y faut la petite dent des moutons, 
le petit pied des pastours et le grand air libre. 
L'herbe n'y est jamais ni longue ni flétrie. Elle 
adhère au sol comme un tapis éternellement 
vert et velouté. Nous, faisons là et plus haut, 
dans les prés du Coudray, une abondante récolte. 
Aurore est ivre de joie. Je n'ai pas fermé l'œil la 
nuit dernière; pendant qu'on remet les chevaux 
à la voiture, je dors dix minutes sur un fau- 
teuil. Il paraît que c'est assez, je suis complète- 
ment reposée. Au retour, pluie et soleil, à l'ho- 
rizon monte une gigantesque forteresse crénelée, 
les nuages qui la forment ont la couleur et 
l'épaisseur du plomb, les brèches s'allument 
d'un rayonnement insoutenable. — Un bout de 
journal, ce soir; récit d'un drame affreux. A Pa- 
laiseau, le docteur Morère aurait lue quatre 
Prussiens à coups de revolver et aurait été 
pendu! Je ne dormirai pas encore cette nuit. 



PENDANT LA GUERRE 125 



Vendredi 22 octobre. 

Trois lettres de Paris par ballon ! Enfin, chers 
amis, soyez bénis ! Ils vivent, ils n'y a pas de 
malheur particulier sur eux. Ils sont résolus et 
confiants, ils ne souffrent de rien matériellement ; 
mais ils souffrent le martyre dé n'avoir pas de 
nouvelles de leurs absents. L'un nous demande 
où est sa femme, l'autre où est sa fille ; chacun 
croyait avoir mis en sûreté les objets de sa ten- 
dresse, et l'ennemi a tout envahi ; comment se 
retrouver, comment correspondre? Nous écri- 
rons partout, nous essayerons tous les moyens. 
Quelle dispersion effrayante ! que de vides nous 
trouverons dans nos affections ! — Encore une 
fois, qu'ils soient bénis de nous donner quelque 
chose à faire pour eux ! 

On dit que l'ennemi s'éloigne de nous pour le 
moment ; il lui plaît de nous laisser tranquilles, 
car les chemins sont libres, il n'y a pas ou il 
n'y a plus d'armée entre lui et nous ; on vit au 



126 JOURNAL d'un voyageur 

jour le jour. Le danger ne cause pas d'abatte 
ment, on serait honteux d'être en sûreté quand 
les autres sont dans le péril et le malheur. Mon 
pauvre Morère ! sa belle figure pâle me suit par- 
tout; la nuit, je vois àes yeux clairs fixés sur 
moi. C'était un ami excellent, un habile méde- 
cin, un homme de résolution, d'activité, de cou- 
rage ; agile, infatigable, il était plus jeune avec 
ces cheveux blancs que ne le sont les jeunes 
d'aujourd'hui. Je le vois et je l'entends encore 
à un dîner d'amis à Palaiseau, où nous admi- 
rions la netteté de son jugement, l'éner gie de 
ses traits et de sa parole. Le soir, on se recon- 
duisait par les ruelles désertes de ce joli village, 
et chacun rentrait dans sa petite maison, d'où 
Ton entendait les pas de l'ami qui vous quittait 
résonner sur le gravier du chemin. Dans le beau 
silence du soir, on résumait tranquillement les 
idées qu'on avait échangées avec animation. On 
pensait quelquefois aux Allemands; on parlait 
de leurs travaux, on s'intéressait à leur mou- 
vement intellectuel. Que l'on était loin de Voir 



PENDANT LA GUERRE 127 

en eux des ennemis! Comme la porte eût été 
ouverte avec joie à un botaniste errant dans la 
campagne ! Comme on lui eût indiqué avec 
plaisir les gîtes connus des plantes intéres- 
santes! Certes on n'eût pas songé que ce pouvait 
être un espion, venant étudier les plis du terrain 
pour y placer des batteries ou pour prendre les 
habitants par surprise ! et pourtant la carte des 
moindres localités était peut-être déjà dressée, 
car ils ont étudié la France comme une proie 
que l'on dissèque, et ils connaissaient peut- 
être aussi bien que moi le sentier perdu dans 
les bois où je me flattais de surprendre l'éclosion 
d'une primevère connue de moi seule. — Je me 
souviens d'avoir eu de saintes colères en trou- 
vant bouleversés par des enfants certains recoins 
que j'espérais conserver vierges de dégâts. Jt 
m'indignais contre l'esprit de dévastation de 
l'enfance. Pauvres enfants, quelle calomnie! — 
Et à présent ce charmant pays est sans doute 
ravagé de fond en comble, puisque Morère... 
Mon fils me trouve navrée et me dit qu'il ne 



128 JOURNAL d'un voyageur 

faut rien croire de ce qui s'imprime à l'heure 
qu'il est ; il a peut-être raison ! 



Samedi 22 octobre. 

Promenade aux Couperies et au gué de Roche 
avec ma 'belle-fille et nos deux petites; elles 
font plus d'une lieue à pied. Le temps est déli- 
cieux. Ce ravin est fin et mignon. La rivière s'y 
encaisse le long d'une coupure à pic, les arbres 
de la rive apportent leurs tètes au rez du sen- 
tier que nous suivons. On tient la main des pe- 
tites, qui voudraient bien, que nous devrions 
bien laisser marcher seules. Dans mon enfance, 
on nous disait : 

— Marche. 

Et nous risquions de rouler en bas. Nous ne 
roulions pas et nous n'avons pas connu le ver- 
tige ; mais je n'ai pas le même courage pour ces 
chers êtres qui ont pris une si grande place dans 
notre vie. On aime à présent les enfants comme 
m ne les aimait pas autrefois. On s'en occupe 



PENDANT LA GUERRE 129 

sans cesse, on les met dans tout avec soi à toute 
heure, on n'a d'autre souci que de les rendre 

heureux. C'est sans doute encore une supériorité 
des Prussiens sur nous d'être durs à leurs petits 
comme à eux-mêmes. Les loups sont plus durs 
encore, supérieurs par conséquent aux races 
militaires et conquérantes. J'avoue pourtant 
qu'à certains égards nous avons pris en France 
la puérilité pour la tendresse, et que nous ten- 
dions trop à nous efféminer. Notre sensibilité 
morale a trop réagi sur le physique. Messieurs 
les Prussiens vont nous corriger pour quelque 
temps d'avoir été heureux, doux, aimables. Nous 
organiserons des armées citoyennes, nous ap- 
prendrons l'exercice à nos petits garçons, nous 
trouverons bon que nos jeunes gens soient 
tous soldats au besoin, qu'ils sachent faire des 
étapes et coucher sur la dure, obéir et com- 
mander. Ils y gagneront, pourvu qu'ils ne tom- 
bent pas dans le caporalisme, qui serait mortel 
à la nature particulière de leur intelligence, 
et qui va faire des vides profonds dans les 



130 JOURNAL d'un voyageur 

intelligences prusso-allemandes. Pourtant ces 
choses-là ne s'improvisent pas dans la situation 
désespérée où nous sommes, et c'est avec un 
profond déchirement de cœur que je vois partir 
notre jeune monde, si frêle et si dorloté. 

Ils partent, nos pauvres enfants ! ils veulent 
partir, ils ont raison. Ils avaient horreur de l'état 
militaire, ils songeaient à de tout autres pro- 
fessions ; mais ils valent tout autant par le cœur 
que ceux de 92, et à mesure que le danger ap- 
proche, ils s'exaltent. Ceux qui étaient exemptés 
par leur profession la quittent et refusent de 
profiter de leur droit ; ceux que l'âge dispense 
ou que le devoir immédiat retient parlent aussi 
de se battre et attendent leur tour, les uns avec 
impatience, les autres avec résignation. II en est 
très-peu qui reculeraient, il n'y en a peut-être 
pas. Tout cela ne ravive pas l'espérance ; on sent 
que l'on manque d'armes et de direction. On 
sent aussi que l'élément sédentaire, celui qui 
produit et ménage pour l'élément militant, est 
abandonné au hasard des circonstances. Il fau- 



PENDANT LA GUERRE 131 

drait que la France non envahie fût encouragée 
et protégée pour être à même de secourir la 
France envahie. On vote des impôts considéra- 
bles, c'est très-juste, très-nécessaire; mais on 
laisse tant d'intérêts en souffrance, on enlève 
tant de bras au travail, qu'après une année de 
récolte désastreuse et la suspension absolue des 
affaires, on ne sait pas avec quoi on payera. 

Le gouvernement de la défense semble con- 
damné à tourner dans un cercle vicieux. Il es- 
père improviser une armée ; il frappe du pied, 
des légions sortent de terre. Il prend tout sans 
choisir, il accepte sans prudence tous les dé- 
vouements, il exige sans humanité tous les ser- 
vices. Il a beaucoup trop d'hommes pour avoir 
assez de soldats. Il dégarnit les ateliers, il laisse 
la charrue oisive. Il établit l'impossibilité des 
communications. Il semble qu'il ait des plans 
gigantesques, à voir les mouvements de troupes 
et de matériel qu'il opère ; mais le désordre est 
effroyable, et il ne paraît pas s'en douter. Les 
ordres qu'il donne ne peuvent pas être exécutés. 



132 JOURNAL d'un voyageur 

Le producteur est sacrifié au fournisseur, qui 
ne fournit rien à temps, quand il fournit quelque 
chose. Rien n'est préparé nulle part pour ré- 
pondre aux besoins que Ton crée. Partout les 
troupes arrivent à Timproviste ; partout elles 
attendent, dans des situations critiques, les 
moyens de transport et la nourriture. Après une 
étape de dix longues lieues, elles restent souvent 
pendant dix heures sous la pluie avant que le 
pain leur soit distribué ; elles arrivent harassées 
pour occuper des camps qui n'existent pas, ou 
des gîtes déjà encombrés. Nulle part les ordres 
ne sont transmis en temps opportun. L'adminis- 
tration des chemins de fer est surmenée ; en cer- 
tains endroits, on met dix heures pour faire dix 
lieues ; le matériel manque, le personnel est in- 
suffisant, les accidents sont de tous les jours. 
Les autres moyens de transport deviennent de 
plus en plus rares ; on ne peut plus échanger les 
denrées. Tous les sacrifices sont demandés à la 
fois, sans qu'on semble se douter que les uns 
paralysent les autres. On s'agite démesurément. 



PENDANT LA GUERRE 133 

on n'avance pas, ou les résultats obtenus sont 
reconnus tout à coup désastreux. L'action du 
gouvernement ressemble à l'ordre qui serait 
donné à tout un peuple de passer, à la fois sur 
le même pont. La foule s'entasse, s'étouffe, 
s'écrase, en attendant que le pont s'effondre. 

A qui la faute ? Cette déroute générale pourrait- 
elle être conjurée ? le sera-t-elle î Ne faudrait-il, 
pour opérer ce miracle, que l'apparition d'un 
génie de premier ordre ? Ce génie présidera-t-il 
à notre salut? va-tril se manifester par des vic- 
toires? Aurons-nous la joie d'avoir souffert pour 
la délivrance de la patrie? Nos soldats d'hier 
seront-ils demain des régiments d'élite ? S'il en 
est ainsi, personne ne se plaindra ; mais si rien 
n'est utilisé, si l'état présent se prolonge, nous 
marchons à une catastrophe inévitable, et notre 
pauvre Paris sera forcé de se rendre. 



Dimanche 23 octobre. 



Il pleut à verse. Les nouvelles sont insigni- 



134 JOURNAL d'un voyageur 

fiantes. Quand chaque jour n'apporte pas Tan- 
nonce d'un nouveau désastre, on essaye d'es- 
pérer. Les enfants qui partent volontairement 
sont gais. Les ouvriers chantent et font le di- 
manche au cabaret, comme si de rien n'était. 
• Je tousse affreusement la nuit ; c'est du luxe, 
je n'avais pas besoin de cette toux pour ne pas 
dormir. Toute la ville se couche à dix heures. 
Je prolonge la veillée avec mon ami Charles ; 
nous causons jusqu'à minuit. Depuis plusieurs 
années qu'il est aveugle, il a beaucoup acquis ; il 
voit plus clair avec son cerveau qu'il n'a jamais 
vu avec ses yeux. Cette lumière intérieure tourne 
aisément à l'exaltation. Sur certains points, il est 
optimiste ; je le suis devenue aussi en vieillis- 
sant, mais autrement que lui. Je vois toujours 
plus radieux l'horizon au delà de ma vie ; je ne 
crois pas, comme lui, que nous touchions à des 
événements heureux; je sens venir une crise 
effroyable que rien ne peut détourner, la crise 
sociale après la crise poHtique, et je rassemble 
toutes les forces de mon âme pour me rattacher 



PENDANT LA GUERRE 135 

aux principes, en dépit des faits qui vont les 
combattre et les obscurcir dans la plupart des 
appréciations. Nous nous querellons un peu, 
mon vieux ami et moi; mais la discussion ne 
peut aller loin quand on désire les mêmes ré- 
sultats. Nous réussissons à nous distraire en nous 
reportant aux souvenirs des choses passées. On 
ne peut toucher au présent sans se sentir relié 
par mille racines plus ou moins apparentes au 
temps que l'on a traversé ensemble. Nous nous 
connaissons, lui et moi, depuis la première en- 
fance ; nous nous sommes toujours connus, nos 
familles, aujourd'hui disparues, étant étroite- 
ment liées. Nous avons apprécié différemment 
bien des personnes et des choses ; à présent ces 
différences sont très-effacées, nous parlons de 
tout et de tous avec le désintéressement de 
l'expérience, qui est l'indulgence suprême. 



4 

Lundi 24. 



Les Prussiens ne viennent pas de notre côté. 



136 JOURNAL d'un voyageur 

* 

Ils vont tuer et brûler ailleurs, on appelle cela 
de bonnes nouvelles ! Châteaudun est leur proie 
d'aujourd'hui, et il paraît que nous ne pouvons 
rien empêcher. 



Mardi 25 octobre. 

La pauvre Laure vient de s'éteindre sans souf- 
frir, après une mort anticipée qui dure depuis 
deux mois. C'est une autre manière d'être vic- 
time de l'invasion. Gravement atteinte, elle a dû 
fuir avec sa famille, faire un voyage impossible 
avec une courte avance sur les Prussiens, arri- 
ver ici brisée, mourante, tomber sur un lit sans 
savoir qu'elle était de retour dans son pays, y 
languir plusieurs semaines sans se rendre compte 
des événements qu'il n'était pas difficile de lui 
cacher, s'endormir enfin sans partager nos an- 
goisses, qui dès le début l'avaient mortellement 
frappée au cœur. Elle avait le patriotisme ardent 
des âmes généreuses; le rapide progrès de nos 
malheurs n'était pas nécessaire pour la tuer. 



PENDANT LA GUERRE 137 

Nous recevons de bonnes lettres de Paris ; ils 
sont là-bas pleins d'espoir et de courage. Les 
plus paisibles sont belliqueux; qu'on nous 
pousse donc en avant, vite à leurs secours ! 11 
semble aujourd'hui que la lutte s'engage, et on 
parle de quelques avantages remportés. On loue 
Ventrain {sic) de nos mobiles. Le gouvernement a 
l'air de compter sur la victoire. Il nous la promet. . 



Mercredi 26. 

Très-mauvaises nouvelles ! Ils brûlent, ils font 
le ravage, ils s'étendent; nous sommes partout 
inférieurs en nombre devant eux, et nous som- 
mes engorgés de troupes qui sont partout où l'on 
ne se bat pas ! L'artillerie nous foudroie ; nous 
faisons trois pas, nous reculons de douze. — 
Aujourd'hui nous avons conduit notre pauvre 
Laure au cimetière. Les nuages rampent sur la 
terre incolore et détrempée. Atroce journée, 
chagrin affreux! je n'essaye même pas d'avoir du 
courage. 



138 JOURNAL d'un voyageur 



Jendi 27. 

Il pleut à verse, on fait des vœux pour que la 
Loire déborde, pour que Tennemi souffre et que 
ses canons s'embourbent; mais nos pauvres sol- 
dats en souffriront-ils moins, et nos canons en 
marcheront-ils mieux? Que c'est stupide, la 
guerre ! 

28. 

Propos sans utilité, discussions et commen- 
taires sans issue, tour de Babel ! L'ennemi est à 
Gien ; il ne pense ni ne cause, lui : il avance, 

29, 30, 31 octobre. 

Rien qui ranime l'espoir; trop de décrets, 
de circulaires, de phrases stimulantes, froides 
comme la mort. 

1«» novembre. 

■ 

Pe pire en pire ! On nous annonce la reddi- 



PENDANT LA GUERRE 139 

tion de Metz ; le gouvernement nous la présente 
sans détour comme une trahison infâme ; c'est 
aller un peu vite. Attendons les détails, si on 
nous en donne. Quelqu'un qui a vu de près le 
maréchal Bazaine en Afrique nous le définit ainsi : 
— Dans le bien et dans le mal, capable de tout 
D'autres personnes assurent qu'au Mexique 
il n'avait d'autre pensée que celle de se faire 
proclamer empereur! Il est par terre, on l'é- 
crase; hier c'était un héros, le sauveur de la 
France. Ce sera un grand procès historique à ju- 
ger plus tard. Ce qui est incompréhensible en 
ce moment, c'est la brusque transition opérée 
dans le langage de ceux qui renseignent et veu- 
lent diriger l'opinion publique, et qui d'une 
heure à l'autre la font passer d'une confiance 
sans bornes à un mépris sans appel. Il y a quel- 
ques jours, des doutes s'étaient répandus; il 
nous fut enjoint de les repousser comme des 
manœuvres des ennemis de la république et du 
pays. Ce matin, le gouvernement en personne 
voue le trattre à l'exécration de l'univers. Cela 



UO JOURNAL d'un voyageur 

nous bouleverse et me paraît bien étrange, à 

moi. Gomment le ministre de la guerre n'a-t-il 

rien su des dispositions de Bazaine à Tégard de 

la république? S'il les savait douteuses, pour- 
quoi a-t-il affiché la confiance î Je ne veux pas 

encore le dire tout haut, il ne faut pas se fier à 

son propre découragement, mais malgré moi je 

me dis tout bas : 

— Qui trompe-t'On ici ? 

Il n'était pas impossible d'avoir des nouvelles 
de Metz. J'ai reçu dernièrement un petit feuillet 
de papier à cigarettes qui me rassurait sur le 
sort du respectable savant M. Terquem, et qui 
était bien écrit de sa main : 

« Nous ne manquons de rien, nous allons très- 
bien, quoique sans clocher depuis quinze jours. » 

La famine ne se fait pas tout d'un coup dans 
une place assiégée. On a pu la voir venir, on a 
dû la prévoir. Hier on la niait, et, au moment où 
Bazaine la déclare, on la nie encore. J'ai une ter- 
reur affreuse qu'il ne se passe à Paris quelque 
chose d'analogue, si Paris est forcé de capituler. 



PENDANT LA GUERRE 141 

Si la disette se fait, on la cachera le plus long- 
temps possible pour ne pae alarmer la popula- 
tion ou dans la crainte d'être accusé de lassi 
tude, et tout à coup il faudra bien avouer. Peut- 
être alors la population sera-t-elle exaspérée 
jusqu'à la haine ! La colère est injuste. On ira 
trop loin, comme on va peut-être trop loin pour 
Bazaine. J'ai peur que le système du gouverne- 
ment de Paris ne soit de cacher à la province 
ses défaillances, et que celui du gouvernement 
de la province ne soit de communiquer à Paris 
ses illusions. Dans tous les cas, ce qui se passe à 
Metz s'explique par les mouvements logiques du 
cœur humain. Dans le danger commun, per- 
sonne ne veut faiblir ; on s'excite, on s'exalte, 
on ne veut pas croire qu'il soit possible de suc- 

r 

comber. La prévoyance semble un crime. Il y a 
ivresse, le fait brutal arrive, et le premier qui 
le constate est lapidé. Personne ne veut s'en 
prendre à la destinée, personne ne veut avoir 
été vaincu. Il faut trouver des lâches, des traî- 
tres, des agents visibles de la fatalité. La justice 



1&2 JOURNAL d'un voyageur 

se fait plus tard; elle sera bien sévère, si cet 
homme ne peut se disculper! 

Nous allons nous promener à Vâvres pour 
faire marcher nos enfants. Je cueille un bouquet 
rustique dans les buissons du jardin de mon 
pauvre Malgache. Je ne vais jamais là sans le 
voir et l'entendre. Il n'y a pas une heure dans 
sa vie où il ait seulement pressenti les désastres 
que nous contemplons aujourd'hui. Heureux 
ceux qui n'ont pas vécu jusqu'à nos jours! 



Mercredi 2 novembre. 

Bonnes lettres de mes amis de Paris. Ma pe- 
tite-fille Gabrielle sait dire par ballon monté, et 
elle m'éveille en me remettant ces chers petits 
papiers, qui me font vivre toute la journée. 

Nous allons au Coudray. Je regarde Nohant 
avec avidité. L'épidémie se ralentit ; dans quel- 
ques jours, j'irai seule essayer l'atmosphère. Je 
prends quelques livres dans la bibliothèque du 
Coudray. Est-ce que je pourrai lire ? Je ne crois 



PENDANT LA GUERRE 143 

pas. Il fait très-froid ; nous n'avons pas d'au- 
tomne. Gomme nos soldats vont souffrir ! 



Jeudi 3. 

On ne parle que de Bazaine. On Taccuse, on 
le défend. Je ne crois pas à un marché, ce serait 
hideux. Non, je ne peux pas croire cela; mais, 
d'après ce que Ton raconte, je crois voir qu'il a 
espéré s'emparer des destinées de la France, y 
tenir le premier rôle, qu'à cet effet il a voulu né- 
gocier, et qu'il a gratuitement perdu une partie 
mal jouée. Pourtant que sait-on des motifs de 
son découragement? Quelles étaient ses res- 
sources ? Le gouvernement est-il éclairé à fond î 
Il passe outre, sans insister sur ses accusations, 
sans les rétracter. M. Gambetta a une manière 
vague et violente de dire les choses qui ne porte 
pas la persuasion dans les esprits équitables. 
J'ai lu de très-beaux et bons discours de l'ora- 
teur ; le publiciste est déplorable. Il est verbeux 
et obscur, son enthousiasme a l'expression vul- 



\kll JOURNAL D^UN VOYAGEUR 

gaire, c*est la rengaine emphatique dans toute sa 
platitude. Un homme investi d'une mission su- 
blime et désespérée devrait être si original, si 
net, si ému ! On dirait qu'en voulant se faire po- 
pulaire il ait perdu toute individualité. Cette dé- 
convenue, qui m'atteint depuis quelques jours 
en lisant ses circulaires, si ardemment attendues 
et si servilement admirées, ajoute un poids 
énorme à ma tristesse et à mon inquiétude. N'a- 
voir pas de talent, pas de feu, pas d'inspiration 
en de telles circonstances, c'est être bien au- 
dessous de son rôle! Est-il organisateur, comme 
on le dit? Qu'il agisse et qu'il se taise. Et si, 
pour mettre le comble à nos infortunes, il était 
incapable et de nous organiser et de nous éclai- 
rer ! Avec la reddition de Metz, nous voilà sans 
armée ; avec un dictateur sans génie , nous voilà 
sans gouvernement ! 



4 novembre. 



Dans beaucoup do lettres que je reçois, de pa- 



PENDANT LA GUERRE 145 

rôles que j'entends, de journaux que je lis, c'est 
l'exaltation qui domine : mauvais symptôme à 
mes yeux ; l'exaltation est un état exceptionnel 
qui doit subir la réaction d'un immense décou- 
ragement. On invoque les souvenirs de 92 ; on 
les invoque trop, et c'est à tort et à travers 
qu'on s'y reporte. La situation est aujourd'hui 
l'opposé complet de ce qu'elle était alors. Le 
peuple voulait la guerre et la république ; au- 
jourd'hui il ne veut ni l'une ni l'autre. Villes et 
campagnes marchaient ensemble ; aujourd'hui la 
campagne fait sa protestation à part, et le peuple 
plus ardent des villes ne l'influence dans au- 
cun sens. Si nous sommes déjà loin, sous ce 
rapport, de 1848, combien plus nous le sommes 
de 92! 

Ceux qui croient que l'élan de cette grande 
époque peut se produire aujourd'hui par les 
mêmes moyens sont dans une erreur profonde. 

Les conditions sont trop dissemblables. On ne 
peut pas ne point tenir compte du fatal progrès 
matériel qui s'est accompli dans l'industrie du 



146 JOURNAL d'un voyageur 

meurtre, des armes de destruction et de la 
science militaire qu'on nous oppose. En outre la 
discipline est une chose morte chez nous. L'o- 
béissance passive semble incompatible avec le 
progrès que chacun a fiiit dans le sentiment de 
la possession de soi-même. Les soldats veulent 
être bien soignés et bien commandés; ils ne 
veulent plus mourir sans but et sans utilité. 
Quelques-uns abusent de ce droit jusqu'à la ré- 
volte ou à la désertion; le grand nombre fait 
bravement son devoir, mais il comprend les 
fautes des chefs, il s'Indigne des souffrances 
gratuites que Tincurie, la scélératesse ou le dé- 
sordre des intendances lui inflige. Il est aussi 
patient, aussi résigné que possible, et fournit à 
chaque page de cette lamentable histoire de nos 
revers des preuves de sa réelle vertu patriotique ; 
mais il ne fait pas les miracles du temps passé 
et il ne les fera plus. Il n'a plus la foi aveugle ; il 
est entré dans la phase du libre examen. 

Voilà ce que les exaltés ne veulent pas com- 
prendre. Ils ne tiennent compte d'aucune dif- 



PENDANT LA GUERRE 147 

férence ; ils repoussent avec une colère maladive 
tout examen historique, toute déduction philo- 
sophique, si élémentaire qu'elle Boit. On pour- 
rait dire des républicains d'aujourd'hui qu'ils 
sont comme les royalistes de la Restauration : ils 
n'ont rien oublié et rien appris, Quelques-uns 
s'en font gloire, ce sont de véritables enfants en 
philosophie, quoique d'ailleurs gens de cœur et 
d'esprit. J'en sais même qui sont hommes de 
mérite, d'étude et de discussion ingénieuse; 
ceux-là deviennent forcément la proie d une ha- 
bitude de paradoxe déplorable. On ne sait quoi 
leur répondre, on ne sait s'ils parlent sérieuse- 
ment; on les écoute avec stupeur. Us préten- 
dent vouloir que l'homme soit complètement 
libre, et que le vote du dernier idiot soit libre- 
ment émis ; mais ils veulent en même temps que 
les mesures dictatoriales soient acceptées sans 
murmure, et ils repoussent l'idée d'en appeler 
au suffrage universel dans les temps de crise. 
On leur demande si la liberté n'est bonne que 
quand il n'y a ri^n à faire pour elle. Ils ne peu- 



148 JOURNAL d'un voyageur 

vent répondre que par des sophismes ou par 
des injures : 

— Je vous trouve réactionnaire. — Vous aban- 
donnez vos croyances. 

Tout ce que je pense aujourd'hui, je l'ai pensé 
en voyant s'écrouler la République de 48 après 
les horribles journées de juin. Je ne me sentis 
pas le cruel courage de dire la vérité aux vain- 
cus; je n'avais plus d'autre mission, d'autre idée 
que celle d'adoucir le sort de ceux qui voulaient 
être sauvés du désastre, et je m'abstins de tout 
reproche, de toute appréciation des fautes com- 
mises ; maintenant ils parlent haut, ils sont puis- 
sants, ils menacent. Je n'ai plus de raison pour 
me taire avec eux. Ils me disent qu'au lieu d'ap- 
précier et de juger au coin du feu leurs malheu- 
heureux tâtonnements, je devrais écrire en l'hon- 
neur du gouvernement de la République, chanter 
apparemment les victoires que nous ne rempor- 
tons pas, et fêter la prochaine délivrance que 
rien ne fait espérer. .le n'ai qu'une réponse à 
faire : je ne sais pas mentir; non-seulement ma 



PENDANT LA GUERRE 149- 

conscience s'y oppose, mais encore mon cer- 
veau, mon inspiration du moment, ma plume. 
Si mes réflexions écrites sont un danger devant 
l'ennemi, je les laisserai en portefeuille jusqu'à 
ce qu'il soit parti. 

Mais ne pourrait-on s'éclairer entre soi, dis- 
cuter et redresser au besoin son propre juge- 
ment, sans dépit et sans fiel? — Impossible! 
l'exaltation s'en mêle et on déraisonne. 

Il n'est donc pas besoin de sortir du petit coin 
où l'on est forcé de vivre pour voir au delà de 
l'horizon ce qui se passe en France et même à 
Paris, derrière les lignes prussiennes. Les uns 
s'excitent fiévreusement à l'espérance, les autres 
se sacrifient sans le moindre espoir de salut. 
J'avoue qu^à ces derniers, que je crois les plus 
méritants, je ne demanderai pas s'ils sont répu- 
blicains : je trouve qu'ils le sont. Quant à ceux 
qui prétendent accaparer l'expression républi- 
caine et qui se montrent intolérants et irritables, 
je commence à douter d'eux. Il y a longtemps 
que leur manière d'entendre la démocratie et de 



160 JOtJHNAL d'un voyageur 

pratiquer la fraternité m'est un profond sujet de 
tristesse. 

Ici, je ne connais que des gens excellents, 
très-honnétes et sincères Jusqu'à Tingénuité; 
mais leur opinion, mal établie, composée d'élé- 
ments de certitude mal. combinés, chauffée à 
blanc par l'exaspération que nous cause à tous 
le malheur commun, tourne à une véritable con- 
fusion de principes. Naturellement on est trop 
sous le coup de mauvaise» nouvelles pour rai- 
sonner, et chacun laisse échapper le cri de son 
cœur ou l'expression de son tempérament. Je 
comprends cela, je l'excuse, j'en partage l'émo*- 
tion ; rentrée en moi-même, je m'affecte autant 
du mal intérieur qui nous ronge que des maux 
dont la guerre nous accable. 

Est-il vrai que la république Beule puisse 
sauver la France ? 

Oui, je le crois fermement encore, mais une 
république constituée et réelle, consentie, dé- 
fendue par une nation pénétrée de la grandeur 
de ses institutions, jalouse de maintenir son 



PENDANT LA GUERRE 151 

indépendance au dedans comme au dehors. Ce 
n'est pas là ce que nous avons. Nous acceptons, 
nous tolérons une dictature que je ne veux pas 
juger encore, qui répugne cependant à la majo- 
rité des citoyens, par ce seul fait qu'elle est trop 
prolongée et que le succès ne la justifie pas. 
Que faire pourtant? Paris assiégé ne doit pas 
changer son gouvernement, à moins que Ten* 
nemi n'y consente, et je comprends qu'il en 
coûte de le lui demander tant qu'on espère se 
défendre... Mais quand on ne l'espérera plus? 

On me crie qu'il ne faut pas supposer cela. 
Voici où l'exaltation me parait funeste. Dans 
toute situation raisonnable, ne faut-il pas exa** 
miner le présent pour augurer de l'avenir ? Les 
optimistes de parti pris et les pessimistes par 
nature sont également condamnés à se tromper 
toujours. Les solutions de la vie sont toujours 
imprévues, toujours mêlées de bien et de mal, 
toujours moins riantes et moins irréparables 
qu'on ne les a envisagées; quand on est sur la 
pente rapide d'un précipice, s'y jeter à corps 



152 JOURNAL d'un voyageur 

perdu, que ce soit vertige de terreur ou de témé- 
rité, ne me paraît pas fort sage.. Il vaudrait 
mieux tâcher de se retenir ou de couler douce- 
ment au fond. Paris est peut-être pris du vertige 
de Taudace à l'heure qu'il est. C'est beau, c'est 
généreux ; mais n'est-ce pas la fière et mâle ex- 
piation d'une immense faute commise au début? 
Ne fallait-il pas, tout en acclamant la république 
à l'Hôtel-de-Ville, demander à la France de la 
proclamer? Elle l'eût fait en ce moment-là. Les 
membres ne sont pas si éloignés du cœur qu'ils 
résistent à son élan. On avait quelques jours 
encore à employer avant l'investissement, et 
on eût pu arrêter l'ennemi aux portes de Paris 
en lui faisant des propositions au nom de la 
France constituée. Il eût consenti à ce qu'elles 
fussent ratifiées par le vote des provinces en- 
vahies. 

On n'avait pas le temps, dit-on ; il fallait pré- 
parer la défense. Puisqu'on avait élu un gouver- 
nement spécialement chargé de ce soin d'ur- 
gence extrême, il fallait laisser le pays légal 



PENDANT LA GUERRE 153 

aviser au soin de ses destinées. Il y aurait eu 
des formalités à abréger, des habitudes politiques 
à modifier. Qui sait si nous ne serons pas forcés 
plus tard de voter à plus court délai ? Il ne serait 
pas mauvais, en tout état de cause, de corriger 
les mortelles lenteurs de nos installations parle- 
mentaires. 

Nous voici donc livrés aux éventualités d'une 
dictature jusqu'ici indécise dans ses moyens 
d'action, mais qui peut devenir tyrannique et 
insupportable au gré des événements. Nous ne 
savons rien de ce que cette autorité sans con- 
sécration légale nous réserve. Nous sommes sans 
gouvernail dans la tempête, sans confiance par 
conséquent, et dans cette situation d'esprit où 
la foi aveugle est un héroïsme qui frise la folie. 

On reproche aux républicains d'avoir fait de 
la politique au lieu de faire réellement de la dé- 
fense. Ce serait de la bien mauvaise politique, 
même dans leur propre intérêt. Us auraient, pour 
la vaine satisfaction de garder le pouvoir durant 
quelques semaines, compromis à jamais leur 

9. 



t54 JouftNAii d'un voyaobur 

influence et sapé leur autorité par la base. Je ne 
les crois pas capables d'une telle ineptie; je 
crois simplement qu'ils ont été surpris par les 
événements, et que, dans une fièvre de patrio- 
tisme, le gouvernement de Paris s'est dévoué, 
sans espoir de vaincre, à la tâche de mourir. 

Vous verrez, m'écrivent des pessimistes, que 
ces hommes voudront prolonger la lutte pour 
allonger leur rôle et occuper la scène à nos dé- 
pens. Non, cela n'est pas possible. Ce serait un 
crime, et je crois à leur honneur; mais j'avoue 
qu'en principe le rôle qu'ils ont accepté est un 
immense péril pour la liberté sans être une 
garantie pour la délivrance, et que, sous pré- 
texte de guerre aux Prussiens, beaucoup de 
Français mauvais ou incapables peuvent satis- 
faire leurs passions personnelles, ou nous jeter 
dans les derniers périls. Du pouvoir personnel 
qui nous a perdus, nous pouvons tomber dans 
un pire; il suffirait qu'il fût égal en impré- 
voyance et en incapacité pour nous achever. Il 
y a un mot banal, insupportable, qui sort de 



P8HDANT LA GUERRE 155 

toutes les bouches et qui est le cri de détresse 
de toutes les opinions : 

,^ On est las» on est irrité de Fentendre, et on 
se le dit à soi<^méme à Chaque instant* . 

Cette anxiété augmente en moi quand je vois 
des personnes exaltées donner raison d'avance à 
toute usurpation de pouvoir qui nous conduirait 
à la victoire sur l'ennemi du dehors et sur celui 
du dedans. Sur le premier, soit; ici le succès 
justifierait tout, puisque le succès seiiait la preuve 
du génie d'organisation joint au courage moral 
et au patriotisme persévérant. Attendons, aidons, 
espérons 1 — Mais l'ennemi du dedans... D'abord 
quel est-il aujourd'hui ? Gomme on ne s*entend 
pas là^dessuBy il serait bien à propos de le dé* 
finir. 

Les uns me disent : 

— L'ennemi de la république, c*est le parti - 
rouge, ce sont les démagogues, les dubistes, 
les émeutiers. 

Cela est très^vagae. Parmi ces impatients^^ il 



156 JOURNAL D UN VOYAGEUR 

doit y avoir, comme dans tout partiy des hommes 
généreux et braves, des bandits lâches et stu- 
pides. C'est au peuple d'épurer les champions de 
sa cause, de séparer le bon grain de l'ivraie; 
s'il ne le fait pas, si les honnêtes gens se laissent 
dominer par des exploiteurs, qu'on les contienne 
durant quelques jours, leur égarement ne sera 
pas de longue durée. Beaucoup d'entre eux ou- 
vriront les yeux à l'évidence, et se déferont eux- 
> mêmes de l'élément impur qui souillerait leur 
drapeau. Ils reviendront, s'ils ont des plaintes 
à formuler, aux moyens légaux ou aux manifes- 
tations dignes et calmes, qui seules font autorité 
vis-à-vis de l'opinion. Je me résoudrai difficile- 
ment à traiter d'ennemis ceux que la violence 
des réactions a qualifiés dHnsurgéSy de commu- 
nisteSy de partageuXy selon [la peur ou la passion 
du moment. Que ceux d'aujourd'hui se trompent 
ou non, s'ils sont sincères et humains, ils sont 
nos égaux, nos concitoyens, nos frères. 

— Ils veulent piller et brûler, dites-vous? 

— Prenez vos fusils et attendez-les ; mais il y a 



PENDANT LA GUERRE 157 

vingt ans qu'on les attend, il ne s'est produit que 
des émeutes partielles où rien n'a été pillé ni brûlé 
pour cause politique. S'il y a des bandits qui 
exercent leur industrie sous le masque socialiste, 
je ne leur fais pas l'honneur de les traiter d'en- 
nemis. Les malheureux qui au bagne expient 
des crimes envers l'humanité ne sont qualifiés 
d'ennemis politiques par aucun parti. Laissons 
donc aux enfants et aux bonnes femmes la peur 
des rouges; on est roiÂge^ on est avancé^ et on 
est paisible quand même. Si en dehors de cela 
on est assassin, voleur ou fou furieux, qu'on 
s'attende à se heurter contre des citoyens im- 
provisés gendarmes. Il y en aura plus que de 
besoin, et, s'il est un parti à qui la peur soit 
permise, c'est justement ce parti rouge qui vous 
fait trembler, car dans les réactions vous avez 
bien vu les innocents payer par milliers pour les 
coupables en fuite ou pour les provocateurs en 
sûreté. — Honnêtes gens qui répétez cette bana- 
lité : Les rouges nous menacent ! calmez-vous. Ils 
sont bien plus menacés que vous, et ils con- 



158 JOilRItAL D UN VOTAOBUR 

stituetit en France une infime minorité dont 
on aura partout raison à un moment donné. 
Pourquoi la république» dirent les autres, 
ferait^Ue cause commune avec un parti qu'elle 
appelle aussi l'ennemi ? Ce parti-^là, les républi- 
cains d'ai^ourd'hui l'appellent la réaction. Il 
faut bien se servir encore de ce vocabulaire su* 
ranné; quand donc^ hélas 1 en serons^nous dé* 
barrasses ? Les réaotiùnmires se composent des 
légitimistes, des orléanistes, des bonapartistes 
et des cléricaux, qui sont ou légitimistes, ou 
orléanistes ou bonapartistes, mais qui tiennent 
tous plus ou moins pour le principe d'autorité 
monarchique et i:eligieU6e. La prétendue réac* 
tion, c'est donc toute une France par le nombre, 
une majorité flottante entre les trois drapeaux 
et prête à se rallier autour de celui qui lui of- 
frira plus de sécurité, **- ce qui est prévoyant 
et rassis, commerçant, ouvrier, industriel, fonc- 
tionnaire, artiste, paysan. Q'est ce qu'on appelle 
la masse des honnêtes gens^ c'est ce qu'il ne 
faudrait qualifier ni d'honnête ni de malhonnête ; 



PÉNÔAItT tA GtlteftRE 150 

c*est la race calme ou craintive dont à mes yeux 
le tort et le malheur sont de manquer d*idéâl 
ou de 8*y refuser de parti pris, car tout Français 
est idéaliste malgré lui. Dans le bien et le vrai, 
comme dans le faux et le mauvais, tout Français 
poursuit un rêve ef aspire à un progrès appro- 
prié à sa nature ; tout Français se lasse vite du 
possible immédiat et cherche vers l'inconnu tme 
route plus sûre que celle qu'il a parcourue ; 
tout Français veut être bien d'abord, mieux 
ensuite et toujours mieux. 

Mais personne ne se connaît, et les innom- 
brables tempéraments qui se rattachent au main- 
tien de Tordre à tout prix repoussent en prin- 
cipe les innovations qu'ils cherchent en fait. 
Pourquoi les traiter d'ennemis quand ils ne sont 
que des attardés ? Si vous savez fonder une so- 
ciété qui contienne les mauvaises ambitions 
sans froisser les aspirations légitimes, vous ral- 
lierez à vous tout ce qui mérite d'être rallié ; 
cela était possible au début de la révolution ac- 
tuelle. Cet appel à tous au nom de la patrie en 



160 JOURNAL d'un voyageur 

danger a été noble et sincère. Le grand nombre 
a marché, ne refusant ni sa bourse, ni son > 
temps, ni sa vie ; mais l'inquiétude nous gagne, 
les républiques sont soupçonneuses, et depuis 
la capitulation de Metz nous voyons partout des 
traîtres. C'est l'inévitable désespérance qui suit 
les désastres; nous cherchons l'ennemi chez 
nous, parmi nous. Il y est sans doute, car la 
république est fatalement entraînée à trouver des 
résistances chaque jour plus prononcées, si elle 
ne sauve pas le pays de l'invasion. Le pourra- 
t-elle ? Dans tous les cas, accuser et soupçonner 
est un mauvais moyen. Il faudrait nous en dé- 
fendre de notre mieux, nous en défendre le plus 
possible, ne pas nous constituer en parti ex- 
clusif, ne pas établir dans chaque groupe une 
petite église, ne pas faire de catégories de vain- ' 
queurs et de vaincus, car la victoire est capri- 
cieuse, et nous serons peut-être avant peu les 
vaincus de nos vaincus. 

Est-ce que nous allons recommencer la guerre 
des personnalités quand nous en avons une au- 



PENDANT LA GUERRE 161 

tre si terrible à faire? Je vois avec regret le re- 
nouvellement des fonctionnaires et des magis- 
trats prendre des proportions cclossales. J'aurais 
compris certains changements nécessaires dont 
l'appréciation eût été facile à faire, mais tous ! 
mais les colonnes du Mom^ewr remplies de noms 
nouveaux tous les jours depuis trois mois! Y 
avait-il donc tant d'hommes dangereux, incor- 
rigibles, imméritants ? Quoi ! pas un seul n'était 
capable de servir son pays à l'heure du danger? 
Tous étaient résolus à le livrer à l'ennemi ! Je ne 
suis pas pessimiste au point d'en être persua- 
dée. J'en ai connu de très-honnêtes ; en a-t-on 
mis partout de plus honnêtes à leur place? 
Hélas! non, on me cite des choix scandaleux, 
que les républicains eux-mêmes réprouvent en 
se voilant la face. Le gouvernement ne peut pas 
tout savoir, disent-ils; c'est possible, mais le 
gouvernement doit savoir ou s'abstenir. 

Allons-nous donner raison à ceux qui disent 
que la république est le sauve qui peut de tous 
les nécessiteux intrigants et avides qui se font 



162 JOURNAL d'un voyageur 

un droit au pouvoir des déceptions ou des mi* 
sères qu'un autre pouvoir leur a infligées? Mon 
Dieuy mon Dieu I la république serait donc un 
parti, rien de plus qu'un parti ! Ce n'est donc 
pas un idéal, une philosophie^ une religion? 
sainte doctrine de liberté sociale et d'égalité fra- 
ternelle, tu reparais toujours comme un rayon 
d'amour et de vérité dans la tempête! Tu es 
tellement le but de l'homme et la loi de l'avenir 
que tu es toujours le phare allumé sur le vais* 
seau en détresse, tu es tellement la nécessité du 
salut qu'à tes courtes heures de clarté pure tu 
rallies tous les cœurs dans une commotion d'en-^ 
thousiasme et d'espérance ; puis tout à coup tu 
t'éclipses, et le navire sombre : ceux qui le gou- 
vernent sont pris de délire, ceux qui le sui** 
vent sont pris de méfiance, et nous périssons 
tous dans les vertiges de l'illusion ou dans les 
ténèbres du doute. 

Samedi 5 novembre. 

Il est très-malsain d'être réduit à se passer 



PENDANT LA ODERRS 163 

du vote. On s'habitue rapidement à oublier qu'il 
est la consécration inévitable de tous nos efforts 
pour le maintien de la république. Les esprits 
ardents et irréfléchis semblent se persuader que 
la campagne n'apportera plus son verdict su- 
prême à toutes nos vaines agitations. Tu es pour^ 
tant là debout et silencieux, Jacques Bonhomme! 
Rien ne se fera sans toi, tu le sais bien, et ta so-^ 
lennelle tranquillité devrait nous faire réfléchir. 
Nous n'avons pas compris, dès le principe, ce 
qu'il y avait de terrible et de colossal dans le 
suffrage universel. Pour mon compte, c'est 
avec regret que je l'ai vu s'établir en 1848 sans 
la condition obligatoire de l'instruction gratuite. 
Mon regret persiste, mais il s'est modifié depuis 
que j'ai vu le vote fonctionner en se modifiant 
lui-même d'une manière si rapide. J'ai appris à 
le respecter après l'avoir craint comme un grave 
échec à la civilisation. On pouvait croire et on 
croyait qu'une population rurale, ignorante, choi- 
sirait exclusivement dans son sein d'incapables 
représentants de ses intérêts de clocher. Elle fit 



164 JOURNAL d'un voyageur 

tout le contraire, elle choisit d'incapables repré- 
sentants de ses intérêts généraux. Elle a marché 
dans ce sens, tenant à son erreur, mais enten- 
dant quand même on ne peut mieux les ques- 
tions qui lui étaient posées. Elle a toujours voté 
pour Tordre, pour la paix, pour la garantie du 
travail. On l'a trompée, on lui a donné le con- 
traire de ce qu'elle demandait; ce qu'elle croyait 
être un vote de paix a été un vote de guerre. 
Elle a cru à une savante organisation de ses for- 
ces, on ne lui a légué que le désordre et l'im- 
puissance. Nous lui crions maintenant : 

— C'est ta faute, Jacques Bonhomme, tu ex- 
pies ton erreur et ton entêtement. 

Si Jacques Bonhomme avait un organe fidèle 
de ses idées, voici ce qu'il répondrait : 

— Je suis le peuple souverain de la première 
République et en même temps le peuple impéria- 
liste du second Empire. Vous croyez que je suis 
changé, c'est vous qui Têtes. Quand vous étiez 
avec moi, je vous défendais, même dans vos plus 
grandes fautes, même dans vos plus funestes 



PENDANT LA GUERRE 165 

erreurs, comme j*ai défendu Napoléon III jus- 
qu'au bout. Nous nous sommes brouillés, vous 
et moi, au lendemain de 48 ; vous Vous battiez, 
vous vous proscriviez les uns. les autres. On 
nous a dit : 

» — L'empire c'est la paix. 

» Nous avons voté l'empire, c'est nous qui 
punissons les partis, quels qu'ils soient. Nous 
punissons brutalement, c'est possible. D'où nous 
sommes, nous ne voyons pas les nuances, et 
d'ailleurs nous ne. sommes pas assez instruits 
pour comprendre les principes, nous n'appré- 
cions que le fait. Arrangez-vous pour que le fait 
parle en votre faveur, nous retournerons à vous. 

Le fait ! le paysan ne croit pas à autre chose. 
Tandis que nous examinons en critiques et en 
artistes la vie particulière, le caractère, la phy- 
sionomie des hommes historiques, il n'apprécie 
et ne juge que le résultat de leur action. Dix 
années de repos et de prospérité matérielle lui 
donnent la mesure d'un bon gouvernement. A 
travers les malheurs de la guerre, ii n'apeice- 



166 JOURNAL d'un voyageur 

vra pas les figures héroïques. Je Tai vu lassé et 
dégoûté de ses grands généraux en 1813. S'il 
eût été le mattre alors, l'histoire eût changé de 
face et suivi un autre courant. S'il est revenu 
à la désastreuse légende napoléonienne, qu'il 
avait oubliée, c'est qu'à ses yeux la république 
était devenue un fait désastreux en &8. 

Et plus que jamais, hélas ! notre idéal est 
devenu pour lui un fait accablant; ce que le 
paysan souffre à cette heure, nous ne vou'^ 
Ions pas en tenir compte, noua ne voulons 
pas en avoir pitié. 

— Paye le désastre, toi qui l'as voté. 

Voilà toute la consolation quc^ nous savons 
lui donner. Mon Dieu! puisqu'il faut qu'il 
porte le plus lourd fardeau, n'ayons pas la 
cruauté de lui reprocher sa ruine et son dé«> 
sespoir. La république n'est pas encore une 
chose à sa portée; qui donc la lui aurait en** 
seignée jusquHci? Elle n'a fait que disputer^ 
souffrir, lutter jusqu'à la mort sous ses yeux, et 
il est le j uge sans oreilles qui veut palper des preoi» 



PENDANT LA GUERRE 167 

ves. Il ne se paye pas de gloire, il ne croit pas 
aux promesses ; il lui faut la liberté individuelle 
et la sécurité. 11 se passe volontiers des secours 
et des encouragements de la science ; il ne les 
repousse plus, mais il veut accomplir lui*-méme 
et avec lenteur son progrès relatif. 

•^ Laissez*moi mon champ , dit*il, je ne vous 
demande rien. 

Nul n'est plus facile k gouverner, nul n'est 
plus impossible à persuader. Il veut avoir le 
droit de se tromper, même de se nuire ; il est 
têtu, étroit, probe et fier. 

Son idéal, s'il en a un, c'est l'individualisme. 
Il le pousse à l'excès, et longtemps encore il en 
Mra ainsi. Il est un obstacle vivant au progrès 
rapide, il le subira toujours plus qu'il ne le re« 
cevra ; mais ce qui est démontré le saisit. Qu'il 
voie bien fonctionner» il croit et fonctionne s 
rien sans cela* Je comprends que ce corps, qui 
est le nôtre, le corps physiologique de la France, 
gène notre âme ardente; mais, si nous nous 
crevons le ventare, il ne nous poussera pas pour 



168 JOURNAL D*UN VOYAGEUR 

cela des ailes. Il faut donc en prendre notre 
parti, il faut aimer et respecter le paysan quand 
même. 

Guenille, si l'on veut, ma gnenille m'est chère. 

Nous devons à la brutalité de ses appétits la 

remarquable oblitération qui s'est faite, depuis 
vingt ans surtout, dans notre sens moral. Nous 
avons donc grand sujet de nous plaindre des 
immenses erreurs où l'esprit de bien-être et de 
conservation nous a fourvoyés. De là, chez ceux 
qui protestaient en vain contre ce courant trou- 
blé, un grand mépris, une sorte de haine dou- 
loureuse, une protestation que je vois grandir 
contre le suffrage universel. Je ne sais si je me 
trompe, la république nouvelle aimerait à 
l'ajourner indéfiniment, elle songerait même à 
le restreindre ; elle reviendrait à l'erreur funeste 
qui l'a laissée brisée et abandonnée après avoir 
provoqué le coup d'État ; pouvait-il trouver un 
meilleur prétexte ? Encore une fois, les républi- 



PENDANT LA GUERRE 169 

cains d'aujourd'hui n'ont-ils rien appris? sont- 
ils donc les mêmes qu'à la veille de décembre? 
Espérons qu'ils ne feront pas ce que je crains 
de voir tenter. Le suffrage universel est un 
géant sans intelligence encore, mais c'est un 
géant. Il vous semble un bloc inerte que vous 
pouvez franchir avec de l'adresse et du courage. 
Non : c'est un obstacle de chair et de sang ; il 
porte en liii tous les germes d'avenir qui sont en 
vous. C'est quelque chose de précieux et d'irri- 
tant, de gênant et de sacré, comme est un en- 
fant lourd et paresseux que l'on se voit forcé de 
porter jusqu'à ce qu'il sache ou veuille marcher. 
Le tuerez-vous pour vous débarrasser de lui? 
Mais sa mort entraînerait la vôtre. Il est im- 
mortel comme la création, et on se tue soi- 
même en s'attaquant à la vie universelle. Puis- 
qu'en le portant avec patience et résignation 
vous devez arriver à lui apprendre à marcher 
seul, sachez donc subir le châtiment de votre 
imprudence, vous qui l'avez voulu contraindre 
à marcher dès le jour de sa naissance. C'est là 

10 



170 JOURNAL d'un voyageur 

OÙ la politique proprement dite a égaré les chefs 
de parti. On s'est persuadé qu'en affranchissant 
la volonté humaine sans retard et sans pré- 
caution, on avait le peuple pour soi. C'a été 

le contraire. Retirer ce que vous avez donné 
serait lâche et de mauvaise foi,et puis le moyen ? 

— Essaye donc ! dit tout bas Jacques Bon- 
homme. 

C'est que Jacques Bonjiiomme sait voter à pré- 
sent, et ce n'est pas nous qui avons eu l'art de le 
lui apprendre. On l'a enrégimenté par le honteux 
et coupable engin des candidatures officielles, et 
puis peu à peu il s'est passé de lisières ; il ne 
marche peut-être pas du bon côté, mais il mar- 
che avec ensemble et comme il l'entend. Il votait 
d'abord avec son maître, à présent il se soucie 
fort peu de l'opinion de son maître. Il a la sienne^ 
et fait ce qu'il veut. Ce sera un grand spectacle 
lorsque, sortant des voies trompeuses et ne se 
trompant plus sur la couleur des phares, il avan- 
cera vers le but qui est le sien comme le nôtre. 
Aucun peuple libre ne saura voter comme le 



t^ENDANT LA GUERRE 171 

peuple de France, car déjà il est plus indépen- 
dant et plus absolu dans l'exercice *de son droit 
que tout autre. 

L'instrument créé par nous pour nous mener 
au progrès social est donc solide ; sa force edt 
telle que nous ne pourrions plus y porter la main. 
Nous avons fait trop vite une grande chose; 
elle est encore redoutable, parfois nuisible, mais 
elle existe et sa destiné» est tracée, elle doit ser- 
vir la vérité. Née d'un grand élan de nos âmes, 
eUe est une création impérissable, et le jour où 
cette lourde machine aura mordu dans le rail, 
elle sera une locomotive admirable de rectitude, 
comme elle est |iéjà admirable de puissance. 
C'est alors qu'elle jouera dans l'histoire des peu- 
ples un rôle splendide, et fermera l'âge des ré- 
volutions violentes et des usurpations iniques. 
Tandis que l'imagination exaltée et la profonde 
sensibilité de la France, éternelles et incorrigi- 
bles, je l'espère, ouvriront toujours de nou- 
veaux horizons à son génie, Jacques Bonhomme, 
toujours patient, toujours prudent, s'approchant 



172 JOURNAL d'un voyageur 

de l'urne avec son sourire de paternité narquoise, 
lui dira : 

— C'est trop tôt, ou c'est trop de projets à la 
fois ; nous verrons cela aux prochaines élections. 
Je ne dis pas non ; mais il ne me plaît pas en- 
core. Vous êtes le cheval qui combat, je suis le 
bœuf qui laboure. 

Il pourrait dire aussi et il dira quand il saura 
parler : y 

— Vous êtes l'esprit, je suis le corps. Vous êtes 
le génie, la passion, l'avenir ; je suis de tous les 
temps, moi ; je suis le bon sens, la patience, la 
règle. Vouloir nous séparer, détruire l'un de nous 
au profit de l'autre, c'est nous tuer tous les deux. 
Où en seriez-vous, hommes de sentiment, re- 
présentants çle ridée, si vous parveniez à m'a- 
néantir? Vous vous arracheriez le pouvoir les 
uns aux autres; vos républiques et vos monar- 
chies seraient un enchaînement de guerres<;iviles 
où vous nous jetteriez avec vous, et où, sans la 
liberté du vote, nous serions encore les plus 
forts. Cette force irrégulière, ce serait la jacque- 



PENDANT LA GUERRE 173 

• 

rie. Nous ne voulons plus de ces déchirements ! 
Grâce à notre droit de citoyens, nous nous som- 
mes entendus d'un bout de la France à l'autre, 
nous ne voulons plus nous battre les uns contre 
les autres. Nous voulons être et nous sommes le 
frein social, le pouvoir qui enchaîne les passions 
et qui décrète l'apaisement. 

Et cela est ainsi déjà lourdement, brutalement 
peut-être, mais providentiellement. Non, non! 
ne touchez pas au vote, ne regrettez pas d'avoir 
fondé la souveraine égalité. Le peuple, c'est votre 
incarnation ! Vous vous êtes donné un compa- 
gnon qui vous contrarie, qui vous irrite, qui vous 
blesse : injuste encqre, il méconnaît, il renie la 
république, sa mère ; mais, si sa mère l'égorgé, 
vaudra-t-elle mieux que lui ? A présent d'ailleurs, 
elle l'essayerait en vain. L'enfant est devenu trop 
fort. Vous auriez la guerre du simple contre le 
lettré, du muet contre Vavocaty comme ils disent, 
une guerre atroce, universelle. Le vote est l'exu- 
toire ; fermez-le, tout éclate ! 

10, 



174 . JOURNAL D'UN VOYAGEUR 



Nohant, 6 novembre. 

Me voilà revenue au nîd. Je me suis échappée, 
ne voulant pas encore amener la famille ; je re- 
tournerai ce soir à La Châtre, et je reviendrai 
demain ici. J'en suis partie il y a deux mois par 
une chaleur écrasante, j'y reviens par un froid 
très-vif. Tout s'est fait brutalement cette année. 
— Pauvre vieux Nohant désert, silencieux, tu as 
l'air fâché de notre abandon. Mon chien ne me 
fait pas le moindre accueil, on dirait qu'il ne me 
reconnaît pas : que se passe-t-il dans sa tête ? Il 
a eu froid ces jours-ci, il me boude d'avoir tant 
tardé à revenir. Il se presse contre mon feu et ne 
veut pas me suivre au jardin. Est-ce que les chiens 
eux-mêmes ne caressent plus ceux qui les négli- 
gent ? Au fait, s'il est mécontent de moi, com- 
ment lui persuaderais-je qu'il ne doit pas l'être ? 
J'attise le feu, je lui donne un coussin et je vais 
me promener sans lui. Peut-être me pardon- 
nera-t-il. 



J 



PENDAJYT LA GOElRitlË 175 

Le jardîn que j^ai laissé desséché a reverdi et 
refleuri comme s'il avait le temps de s*amuser 
avant les gelées. Il a repoussé des roses, des 
anémones d'automne, des mufliers panachés, 
des nigelles d'un bleu charmant, des soucis d'un 
jaune pourpre. Les plantes frileuses sont rangées 
dans leur chambre d'hiver. La volière est vide, 
la campagne muette ^ Y reviendrons-nous pour y 
rester? La maison sera-t-elle bientôt un pauvre 
tas de ruines comme tant d'autres sanctuaires de 
famille qui croyaient durer autant que la famille? 
Mes fleurs serônt-êlles piétinées par les grands 
chevaux du Mecklémbourg ? Mes vieux arbres 
seront-ils coupés pour chauffer les jolis pieds 
prussiens? Le major Boum ou le caporal Schlag 
coucheront-ils dans mon lit après avoir jeté au 
vent mes herbiers et mes paperasses ? Eh bien ! 
Nohant à qui je viens dire bonjour, silence et 
recueillement où j'ai passé au moins cinquante 
ans de ma vie, je te dirai peut-être bientôt adieu 
pour toujours. En d'autres circonstances, c'eût 
été un adieu déchirant; mais si tout succombe 



176 JOURNAL d'un voyageur 

avec toi, le pays, les affections, l'avenir, je ne 
serai point lâche, je ne songerai ni à toi ni à moi 
en te quittant! J'aurai tant d'autres choses à 
pleurer ! 



Nohant, 7 novembre. 

J'y reviens à midi. J'installe Fadet auprès du 
feu, et je me mets à écrire dans ma chambre sur 
mes genoux, il fait trop froid dans la bibliothè- 
que. Il boude toujours, Fadet. Il me regarde 
d'un air triste ; peut-être est-il mécontent de ce 
que je reviens seule, peut-être s'imagine-t-il que 
je ne veux pas ramener mes petites-filles, peut- 
être craint-il d'être abandonné aux Prussiens, si 
l'on s'en va encore ! Il y a là un mystère ; c'est 
la première fois qu'il ne me dévore pas de ca- 
resses après une absence. Il fait un froid noir, 
mes mains se roidissent en écrivant. Que de souf- 
frances pour ceux qui couchent dehors ! Les offi- 
ciers peuvent se préserver un peu ; mais le sim- 
ple troupier, le mobile à peine vêtu! ils ont 



PENDANT LA GUERRE 177 

encore des habits de toile, et déjà ils n'ont plus 
de souliers. Pourqi^oi cette misère quand nous 
avons fait et au delà tous les frais de leur 
équipement ? 

En ce moment, on s'occupe à La Châtre de 
faire des gilets de laine pour les mobilisés. Les 
femmes quêtent, cousent et donnent. On s'in- 
génie pour se procurer l'étoffe, on n'en trouve 
qu'avec des peines infinies, les chemins de fer 
se refusant, par ordre, au transport des denrées 
qui ne sont pas directement ordonnancées par 
le gouvernement, ou ne voulant répondre de 
rien ; on manque de tout. La confiance dans les 
administrations militaires est telle qu'on donne 
ces vêtements aux mobilisés de la main à la 
main! Tant d'autres malheureux n'ont jamais 
reçu, nous dit-on, les secours qui leur étaient 
destinés ! 

Pas de nouvelles aujourd'hui, calme plat au 
milieu de la tempête. On est tout étonné quand 
un jour se passe sans apporter un malheur nou- 
veau. 



178 JOURNAL d'un voyageur 



Mardi 8. 

L'armistice est rejeté, c'est la guerre à mort. 
Préparons-nous à mourir. — Fadet me fait beau- 
coup d'amitiés aujourd'hui. Il sait l'heure à la-* 
quelle j'arrive, il m'attendait à la porte. — Tu es 
fou, mon pauvre chien, tout va plus mal que 
jamais. J'écris quinze lettres, et je retourne à la 
ville par un froid atroce. 



Nohànt, mercredi 9. 

Je reviens au son de la cloche des morts. On 

.f 

enterre la vieille bonne de mon fils. Hier soir, 
un de nos domestiques a failli se tuer ; il a la 
figure toute maculée. Il semble que tout soit 
comme entraîné à prendre fin en même temps. 
On n'entend parler que d'accidents effroyables, 
de maladies foudroyantes. On dirait que la raison 
de vivre n'existe plus et que tout se brise comme 
de soi-même. D'aucun point de l'horizon, le salut 



PENDANT LA GUERRE 179 

ne veut apparaître ; quelles ténèbres ! — Paris 
va donc braver plus que jamais les horreurs du 
siège, et l'espoir de le délivrer s'éloigne ! Cette 
fois il a tort, ou il est indignement abusé. 



Jeudi 10. 

Notre impuissance semble s'accuser de plus en 
plus. Nous avons pourtant une armée sur la 
Loire, mais que fait-elle? est-ce bien une armée? 
— Il neige déjà ! la terre est toute blanche, des 
arbres encore bien feuillus font des taches noires 
de place en place. La campagne est laide aujour- 
d'hui, sans effet, sans moelleux, sans distances. 
La terre devient cruelle à l'homme. 

Ah ! voici enfin un fait : Orléans est repris par 
nous ; l'ennemi en fuite, poursuivi jusqu'à Arte- 
nay. La garde mobile s'est bien battue, la ville 
3'est défendue bravement. Pourvu que tout cela 
soit vrai! Si nous pouvons lutter, l'honneuj 
commande de lutter encore ; mais je ne crois 
pas, moi, que nous puissions lutter pour autre 



180 JouiiNAL d'un voyageur 

chose. Nous sommes trop désorganisés, il y aura 
un moment où tout manquera à la fois. Ceux qui 
sont sur le théâtre ne savent donc pas que les 
dessous sont sapés et ne tiennent à rien ? On se 
soupçonne, on s'accuse, on se hait en silence. 
La vie ne circule pas dans les artères. Nous 
avons encore de la fierté, nous n'avons plus de 
sang. 



12. 



La victoire se confirme, et, comme toujours, 
elle s'exagère. Le général d'Aurelle de Paladines, 
singulier nom, est au pinacle aujourd'hui. C'est, 
dit*on, un homme de fer. Pauvre général ! s'il ne 
fait pas l'impossible, il sera vite déchu. Qu'ils 
sont malheureux, ces hommes de guerre ! Étaît-il 
bien prudent de proclamerlei trahison de Bazaine? 
Si elle est réelle, ne valait-il pas mieux la cacher 
ou nous laisser dans le doute ? 



PENDANT LA GUERRE 131 



Dimanche 13 novembre. 

Nous voici tous revenus définitivement au 
bercail. Définitivement!... c'est un joli mot par 
le temps qui court. Mes petites sont ivres de 
joie de retrouver leurs chambres, leurs jouets, 
leur chien, leur jardin. A cet âge, un jour de 
joie, c'est toujours ! Leur gaieté nous donne un 
instant de bonheur, nous ji'en avons plus 
d'autre. 

On se demande si Ton pourra supporter quel- 
que temps encore ce désespoir général sans de- 
venir fou, lâche ou méchant. Ceux qui sont fous, 
lâches ou méchants semblent moins à plaindre. 
Leur délire, leurs convoitises, leur passion, sont 
dans un état d'ébullition qui les soutient sur le 
flot ; écumes en attendant qu'ils soient scories, 
ils flottent et croient qu'ils nagent ! 

Tout entier à l'horreur de la réflexion, celui 

qui aime l'humanité n'a plus le temps de s'aimer 

lui-même. Il n'a pas de but personnel, il n'a pas 

11 



182 JOURNAL d'un VOYAGEUH 

de part de butin à chercher dans les ruines, il 
souffre amèrement, et il s'attend à souffrir plus 
encore. Pauvre nature humaine, dans quel état 
d'épuisement ou d'exaspération vas-tu sortir de 
cette torture! Démence pour les uns, annîhilement 
pour les autres... Quand nous aurons repoussé ou 
payé l'ennemi du dehors, que serons-nous ? où 
trouverons-nous l'équité calme, le pardon frater- 
nel, le désir commun de reconstruire la société? 
Et si nous sommestforcés de procéder à ce travail 
sous la menace du canon allemand ! Nous ne 
ferons certes rien de durable, et la république 
subira de si fortes dépressions qu'elle sera 
comme une terre ravagée de la veille par les 
éruptions volcaniques. Comme notre sol maté- 
riel, le sol politique et social sera souillé, stéri- 
lisé peut-être ! 



i8 norembre. 



M. deGirardin conseille délire en quatre jours 
un président par voie de plébiscite. Certes c'est 



t>fiNDÂNT LA GUERRE 183 

une idée, — M. de Girardin n'en manque jamais, 
— mais, malgré mon très-grand respect pour le 
suffrage universel, je crois qu'il ne devrait être 
appelé à résoudre les questions par oui ou par 
non que sur la proposition des Assemblées élues 
par lui. Le travail de ces élections est chaque 
fois pour lui un moyen de connaître et de juger 
k situation. Ce sera son grand mode d'instruc- 
tion et de progrès quand la classe éclairée sera 
vraiment en progrès elle-même ; mais questionner 
les masses à rimproviste,c'est souvent leur tendre 
un piège. Le dernier plébiscite l'a surabondaig- 
ment prouvé. En ce moment de doute et de dé- 
sespoir, nous aurions un vote de dépit contre 
la république, car elle porte tout le poids des 
malheurs de la France; les votes de dépit ne 
peuvent être bons. Pourtant, s'il û*y avait pas 
d'autre moyen d'en finir avec une situation dé- 
sespérée que l'on ne voudrait pas nous avouer* 
mieux vaudrait en venir là que de périr; 



184 JouuNAL d'un voyageur 



âl novembre. 

Les journaux nous, satucent de la question 
d'Orient. On y voit le point de départ d'une 
guerre européenne. Eh bien! l'Europe, qui nous 
abandonne, sera punie en attendant qu'elle pu- 
nisse à son tour. C'est dans l'ordre. • 



io novembre. 

Temps très-doux et même chaud. Depuis quel- 
ques jours, les circulaires ministérielles nous 
entretiennent de petits combats où nous aurions 
constamment l'avantage. La rédaction est toujours 
la même. 

— Les mobiles ont eu de Ventrain ! 
Singulière expression dans des cas si graves ; 

on dirait qu'il s'agit de parties de plaisir. 

— Nous avons subi des pertes sérieuses, l'en- 
nemi en a fait de plus considérables. 

Le plus clair, c'est que, pour empêcher l'en- 



PENDANT LA GUERRE 185 

nemi d'envahir toute la France, on le laisse se 
fortifier autour de Paris, et que nous arriverons 
trop tard au secours de Paris, si nous arrivons ! 
On vit au jour le jour sur les incidents de cette 
guerre de détails, c'est une sorte de calme re- 
latif qu'on se reproche d'avoir, et qu'on ne peut 
pas goûter. 



26 novembre. 

Bonne lettre de Paris, c'est une joie en même 
temps qu'une douleur poignante. Ils demandent 
si nous allons à leur secours!.,. On dit qu'une 
action décisive est imminente. Ily a si longtemps 
qu'on le dit l 



28. 



Les insomnies sont dévorantes, on ne les 
compte plus. Après toutes mes veilles auprès de 
mes enfants malades au printemps, je pourrai 
me vanter de n'avoir guère dormi cette année. 



186 JOUaiTAt D UN VOYAGEUR 

Tous ces bans qui se succèdent si rapidement 
me terrifient. On appelle les homn]ies mariés 
pour le 10 décembre. Plus on a de bras, plus 
on en demande; c'est donc que la situation 
s'aggrave au lieu de s'améliorer! 



29. 

Départ de nos mobilisés par un temps triste 
comme nos âmes. Nous les attendons sur la 
route. Toute la ville les accompagne. Ils sont 
très-décidés, très-patriotes, très-fiers. On s'em- 
brasse, on rentre les larmes. Où vont-ils? que 
deviendront-ils? Ils ne le savent pas, ils sont 
prêts à tout. Il y a un reflux d'espoir et de dé- 
vouement. On croit que le salut est encore pos- 
sible. Je ne sais pourquoi mon espoir est faible 
et de courte durée. Je n'étais plus habituée à 
cette sombre disposition. Je la combats de mon 
mieux, et, comme tout le monde, je saisis avec 
ardeur la moindre lueur qui se montre; mais 
Quand elle s'efface, on retombe plus bas. 



PENDANT LA GUERRE 187 



2 décembre. 

Jour radieux au milieu de notre désespoir. 
Paris a fait, nous dit*on, une sortie magnifique, 
et l'armée de la Loire va vers Paris avec succès. 
On rêve déjà Paris débloqué, Tennemi en dé- 
route. Quel beau rêve ! ne nous éveillons pas. 
Laissez-nous, discoureurs officiels ! votre élo- 
quence n'est pas à la hauteur des choses. C'est 
de la glace sur le feu. Il faudrait être si simple, 
au contraire ! Nos petites-filles nous voient heu- 
reux, elles se réjouissent de la prochaine déli- 
vrance de Paris, qu'elles n'ont jamais vu, mais 
qui est pour elles comme une île enchantée que 
nos amis et nos enfants, partis hier, vont déli- 
vrer des ogres et des monstres de même sorte. 



4 décembre, dimanche. 



La joie n'est pas de longue durée ! On nous 
dit que nous avons perdu toutes nos positions 



188 JOURNAL d'un voyageur 

sur la Loire. On ne publie pas les dépêches, 
elles sont trop décourageantes. Il paraît qu'on 
avait exagéré beaucoup le succès, et nous avons 
encore été dupés ! Pourquoi nous tromper après 
avoir tant crié contre les trompeurs du régime 
précédent? — Il fait atrocement froid. La neige 
épaisse et collante empêche de marcher. Gela 
ressemble a une campagne de Russie pour nos 
soldats. 



r» décembre. 

On nous cache une défaite sérieuse. On dit 
que l'armée se replie en bon ordre. Nous ne 
sommes pas si loin du théâtre des événements 
que nous ne sachions le contraire. On nous 
trompe, on nous trompe ! comme si on pouvait 
tromper longtemps ! Le gouvernement a le ver- 
tige. 



PENDANT LA GUERRE 189 



6 décembre. 

Encore plus froid, 20 degrés dans la nuit, et 
nos soldats couchent dans la neige ! Nos mobi- 
lisés sont atrocement logés à Châteauroux dans 
une usine infecte, ouverte à tous les vents. Les 
chefs sont à l'abri et disent qu'il faut aguerrir 
ces enfants gâtés. Chaque nuit, il y en a une 
vingtaine qui ont les pieds gelés ou qui ne s'é- 
veillent pas. Morts de froid littéralement ! C'est 
infâme, et c'est comme cela partout ! Avant de 
les mener à la mort, on leur fait subir les tor- 
tures de l'agonie. 

7 décembre. 

Ce soir, dépêche insensée ! Je le sentais bien 
que le malheureux général qui a repris Orléans 
payerait cher sa courte gloire ! Orléans est de 
nouveau aux Prussiens. Notre camp est aban- 
donné ; nous perdons un matériel immense, nos 

canons de marine, des munitions considérables; 

11. 



190 JOURNAL d'un voyageur 

notre armée est en fuite. Selon le général, le 
ministre a manqué de savoir et de jugement ; le 
camp était mal placé, impossible à garder, et 
les troupes, déclarées hier si vaillantes, ont plié 
et ne peuvent inspirer aucune confiance ; tout 
cela est exposé par le ministre lui-même, mais 
sur un ton d'amour-propre blessé qui nous livre 
à tous les commentaires ; il termine par cette 
phrase étrange : 
Le public appréciera, 

— Le public ! c'est ainsi que ce jeune avocat* 
parle à la France! Se croit-il sur un théâtre? 
Non, il a voulu dire : 

La cour appréciera. 

— Il se croit à l'audience ! Est-ce là un lan- 
gage sérieux quand on ne craint pas de tenir 
entre ses mains le sort dé son pays? Sile gé- 
néral qui n'obéit pas est coupable, pourquoi 
ne pas insister pour qu'il obéisse? Si vous êtes 
certain qu'il se trompe, pourquoi lui envoyer un 
ordre qui l'autorise à se tromper? Mais si le camp 
qu'il faut abandonner d'une manière si désas- 



PENDANT LA GUERRE 191 

treuse était dans une situation déplorable, à qui 
, la faute ? Si les armements qu'on y a accumulés 
avec tant de peine et de dépense tombent entre . 
les mains de l'ennemi, quels conseils a donc pris 
ce jeune orateur, qui s'est imaginé apparemment, 
un beau matin, être le général Bonaparte ? On a 
lieu de craindre qu'il ne soit que Napoléon IV. 
Il s'en lave les mains, le public appréciera I — 
Il y aura donc un public seul compétent pour 
juger entre sa science militaire et celle d'un gé- 
néral qu'hier encore il nous donnait comme une 
trouvaille de son génie ! Ou vous vous êtes cruel- 
lement trompé hier, ou vous vous trompez 
crueHement aujourd'hui. C'est un aveu d'igno- 
rance ou d'étourderie que votre emphase ne 
vous empêche pas de faire ingénument. Je ne 
sais ce qu'en pensera le public, mais je sais que 
les familles en deuil ne vous jugeront pas avec 
indulgence. Général, vous seriez mis à la retraite 
par le chef du gouvernement ; chef du gouverne- 
ment, vous vous conservez au pouvoir : voilà 
des inconséquences qui coûtent cher à la France! 



192 JOURNAL d'un voyageur 

Le résultat, c'est que deux cent mille hommes 
de notre armée sont en fuite, — on appelle cela 
' maintenant se replier, — et que nous faisons 
une perte immense en matériel de guerre. 

On parle d'une nouvelle victoire sous Paris; 
nous n'y croyons plus, on ne croit plus à rien, 
on devient fou. Nous sommes ici dans notre 
campagne muette, ensevelie sous la neige, comme 
des passagers pris dans les glaces du pôle. Nous 
attendons les ours blancs, mais nous n'avons 
pas un fusil pour les repousser. Bon public ! tu 
es la part du diable. 



8 décembre. 

On ne parle plus de Paladines ni de son armée. 
Le gouvernement lance des accusations capitales, 
et, n'osant y donnqr suite, passe à d'autres 
exercices. Il nous annonce des succès sous toutes 
réserves^ mais Rouen est pris ; on dit qu'il s'est 
livré pour de l'argent. Eh bien! je n'en crois 
rien. 11 y a un patriotisme furieux et insulteur 



PENDANT LA GUERRE 193 

qui n'a plus de prise sur moi. Si Rouen s'est 
livré, c'est qu'on ne l'a pas aidé à se défendre, 
c'est Deut-être qu'on l'a indignement trompé. 

De notre côté, Tennemi revient sur Vierzon et 
sur Bourges ; si ces villes ouvertes et dégarnies 
ne démontent pas les batteries prussiennes à 
coups de pierres, dira-t-on qu'elles se sont ven- 
dues ? — Je commence à m'indigner, à me mettre 
en colère sérieusement, moi qui ai puisé dans la 
vieillesse une bonne dose de patience; je ne 
peux souffrir que, pour ne pas avouer les fautes 
de son parti, on calomnie son pays avec cette 
merveilleuse facilité. Étrange patriotisme que 
celui qui outrage la France devant' l'ennemi ! 

Ce soir on décommande la levée des hommes 
mariés. Pourquoi l'avoir décrétée? 



9 décembre. 



Petite dépêche rendant compte d'un petit en- 
gagement à Bois-le-Duc. Le général d'Aurelle de 
Paladines a donné sa démission, ou on la lui a 



19à JOURNAL d'un voyageur 

fait donner. On a nommé quatre généraux. Les 
Prussiens sont à Vierzon, depuis hier ; cela, on 
n'en parle pas, mais les passants qui fuient, en- 
tassés avec leurs meubles dans des omnibus, le 
disent sur la route. 

10. 

Grande panique. Des gens de Salbris et d'Is- 
soudun passent devant notre porte, emmenant 
sur des charrettes leurs enfants, leurs meubles 
et leurs denrées. Ils disent qu'on se batàReuilly. 
Les restes de Tarmée de la Loire sont ralliés, 
mais on ne'^it où; Bourbaki est à Nevers pour 
se mettre à la tète de quatre-vingt mille hommes 
venant du Midi ou de cette déroute, on ne sait. 

11 décembre. 

Le ministre de la guerre va, dit-on, à rarraée 
de la Loire pour la commander en personne. 
J'espère que c'est une plaisanterie de ses enne- 
mis ; ce qu'il y a de certain, c'est que le gouvcr- 



PENDANT LA GUERRE ' 195 

nement de Tours se sauve à Bordeaux :' c'est le 
cinquième acte qui- commence. Le public va 
bientôt apprécier; la panique continue. Maurice 
va aux nouvelles pour savoir s'il faut faire partir 
la famille. Nous avons des voisins qui font leurs 
paquets, mais c'est trop tôt ; nos mobiles sont 
toujours à Châteauroux sans armes et sans aucun 
commencement d'instruction ; on ne les y lais- 
serait pas, si l'ennemi venait droit sur eux, à 
moins qu'on ne les oublie, ce qui est fort possi- 
ble. Les nouvelles de Paris sont très-alarmantes, 
ils ont dû repasser la Marne ; que peuvent-ils 
faire, si nous ne faisons rien ? 



12 décembpo. 

Dégel. Après tant de neige, c'est un océan de 
boue. Autre lit pour nos soldats! 



1 



«N 



La panique reprend et redouble autour de 
nous. Depuis que nous sommes personnellement 



196 JOURNAL d'un voyageur 

menacés, nous sommes moins agités, je ne sais 
pourquoi Je tiens à achever un travail auquel 
je n'avais pas Tesprit ces jours-ci, et qui s'éclair- 
cit à mesure que je compte les heures qui me 
restent. Tout le monde est soldat à sa manière ; 
je suis, à la tête de mon encrier, de ma plume, 
de mon papier et de ma lampe, comme un 
pauvre caporal rassemblant ses quatre hommes 
à Tarrière-garde. — Les Prussiens ont occupé 
Vierzon sans faire de mal ; ils y ont vendu des 
cochons volés; ils entendent le commerce. Le 
général Ghanzy se bat vigoureusement du côté 
de Blois, cela paraît certain. Châteauroux est 
encombré de fuyards dans un état déplorable. 
Les Prussiens n'auraient fait que traverser Rouen. 
Le gouvernement est à Bordeaux. 



14 décembre. 



On dit que l'ennemi est en route en partie sur 
Bourges, et que de l'autre côté il bombarde Blois. 
Les Prussiens paraissent vouloir descendre la 



PENDANT LA GUERRE 197 

Loire jusqu'à Nevers, traverser le centre pour se 
reformer à Poitiers, c'est-à-dire envahir une 
nouvelle zone entre le Midi et Paris. Nous devons 
avoir eu encore une grosse défaite entre Vierzon 
et Issoudun ; on n'en parle pas, mais il y a tant 
de fuyards et dans un tel état d'indiscipline qu'on 
suppose un nouveau malheur. Nous sommes 
sans journaux et sans dépêches; le gouverne- 
ment est en voyage. Ce soir, un journal nous 
arrive de Bordeaux ; il ne nous parle que de Tins- 

« 

lallation de ces messieurs. 

15. 

Nous aurions repris Vierzon; mais qu'en 
sait-on? De Blois, on ne sait rien. Le général 
Chanzy donne encore de l'espérance. Il paraît 
être résolu, bien armé et avoir de bonnes troupes. 
Bourbaki serait à Bourges, occupé à rallier les 
fuyards du corps d'armée du centre de la Loire: 
On dit qu'ils ont tellement ravagé la campagne 
qu'il ne reste plus un arbre autour de Bourges. 
C'était un riche pays maraîcher; espaliers et lé- 



198 JOURNAL d'un voyageur 

gumes seraient rasés comme par le feu. On an- 
nonce ce soir que Bourbaki est reparti avec cette 
armée reformée à la hâte et sans résistance. Ils 
veulent bien se battre, ces pauvres troupiers, ils 
veulent surtout se battre. Ce qu'ils ne supportent 
pas, ce que les Prussiens les plus soumis ne 
supporteraient pas mieux, c'est la famine, la 
misère, la cruauté dû régime qu'on leur impose. 
— Au lieu de se rapprocher de Paris, Bourbaki 
aurait l'intention d'aller couper la retraite aux 
Prussiens vers la frontière. Seraient-ils en re- 
traite ? Et on nous le cacherait ! 11 y a dans l'atroce 
drame qui se joue l'élément burlesque obligé. 

Passage de M. Gathelineau à Ghâteauroux à la 
tête d'un beau corps de francs-tireurs qui disent 
leurs prières devant les populations, bien qu'ils 
ne soient ni Vendéens ni Bretons, et qu'ils ne se 
soient pas encore battus. 

10. 

Calme plat, silence absolu. Le repos est dans 
Tairo Le temps est rose et gris, les blés poussent 



PENDANT LA GUERRE 199 

à perte de vue. Il ne passe personne, on ne voit 
pas une poule dans les champs. Cette tranquillité 
extraordinaire nous frappe tellement que nous 
nous demandons si la guerre est finie, s'il y a 
eu guerre, si nous ne rêvons pas depuis quatre 
mois. — Nous serons peut-être envahis demain. 
Ce soir, une petite dépêche. Romorantin a été 
traversé et rançonné. Nos mobiles ont donné 
dans une escarmouche et tiré quelques coups de 
fusil. 



17 décembre. 

« 

Un mot d'Alexandre Dumas pour m'apprendre 
la mort de son père. Il était le génie de la vie, 
il n'a pas senti la mort. 11 n'a peut-être pas su 
que l'ennemi était à sa porte et assistait à sa der- 
nière heure, car on dit que Dieppe est occupé. 
— Absence totale de nouvelles. A la Châtre, on 
est consterné, on croit avoir entendu le canon 
hier dans la soirée. Dans la'campagne, on l'a en- 
tendu aussi. Je crois aue c'a dû être un tonnerre 



200 JOURNAL d'un voyageur 

sourd, le ciel était noir comme de l'encre. Il a 
passé dans la nuit environ trois mille déserteurs 
de toutes armes. Ils ont couché emmi les 
champs, jetant leurs fusils, leurs bidons, et en- 
voyant paître leurs officiers. 



18. 

Même absence de nouvelles officielles. Le gou- 
vernement s'installe à Bordeaux. Chanzy tenait 
encore il y a trois jours autour de Vendôme, 
battant fort bien les Prussiens, à ce qu'on assure 
et ceci paraît sérieux. Le sous-préfet d'Issoudun 
a fait savoir que Vierzon était occupé pour la 
troisième fois par l'ennemi. Bourbaki se serait 
replié sur Issoudun, renonçant à défendre le 
centre et se portant sur l'est. De toute façon, 
l'ennemi est fort près de nous. On s'y habitue, 
bien qu'on n'ait pas la consolation de pouvoir 
lui opposer la moindre résistance. Il passera ici 
comme un coup de vent sur un étang. Je regarde 
mon jardin en attendant qu'on mette les arbres 



PENDANT LA GUERRE 201 

la racine en Tair, je dîne en attendant que nous 
n'ayons plus de pain, je joue avec mes enfants 
en attendant que nous les emportions sur nos 
épaules, car on réquisitionne les chevaux, même 
les plus nécessaires, et je travaille en attendant 
que mes griffonnages allument les pipes de ces 
bons Prussiens. 

19. 

Le temps se remet au froid. Pas plus de nou- 
velles qu'auparavant. Un journal insinue qu'il se 
passe de grandes choses : c'est bien mauvais 
signe! Toute la Normandie est envahie. Ils ont 
ravagé le plus beau pays de France. La Touraine 
est de plus en plus menacée. 11 est difficile de se 
persuader que tout aille bien. 



20. 



Même silence. Nous sommes si inquiets que 
nous lirions de V officiel aiYec plaisir. Sommes- 
nous perdus, qu'on ne trouve rien à dire ? 



20â JOURNAL d'un voyageur 



âl décembre; 

* On parle de nouveaux troubles à Paris. Le parti 
de la Commune songe-t-il encore à ses affaires 
au milieu de l'agonie de la France? Il parait que 
sa doctrine est de s'emparer du pouvoir de vive 
force. La dictature est la furie du moment^ et 
jamais la pitoyable impuissance des pouvoirs 
sans contrôle n'a été mieux démontrée. S'il nous 
faut en essayer de nouveaux, la France se fâ- 
chera ; elle garde le silence sombre de& explo- 
sions prochaines. Ce qui résulte de» mouve- 
ments de Belleville, — on le» appelle ainsi^ 
— c'est qu'une école très-pressée de régner k 
son tour nous menace de nouvelles aventures. 
Ces expériences coûtent trop cher. La France 
n'en veut plus. Elle prouve, par une patience 
vraiment admirable, qu'elle réprouve la guerre 
civile : elle sait aussi qu'il n'y en aura pas, parce 
qu'elle ne le veut pas ; mais aux premières élec- 
tions elle brisera le» républicains ambitieux, ei; 



PENDANT LA GUERRK 203 

peut-être, hélas \ la république avec eux. En tout 
eas^ elle n'admettra plus de gouvernement con* 
quis à coups de fusil, pas plus de 2 décembre 
que de 31 octobre. C'est se faire trop d'illusions 
que de se croire maîtres d'une nation comme la 
nôtre parce qu'on a enfoncé par. surprise les 
portes de l'Hôtel-de-Ville et insulté lâchement 
quelques hommes sans défense. Je ne connais 
pas les théories de la Commune moderne, je ne 
les vois exposées nulle part ; mais si elles doi- 
vent s'imposer par un coup de main, fussent-elles 
la panacée sociale, je les condamne au nom de 
tout ce qui est humain, patient, indulgent même 
mais jaloux de liberté et résolu à mourir plutôt 
que d'être converti de force à une doctrine^ 
quelle qu'elle soit. 

Le mépris des masses, voilà le malheur et le 
crime du moment. Je ne puis guère me faire une 
opinion nette sur ce qui se passe aujourd'hui 
dans ce monde fermé qui s'appelle Paris ; il nous 
paratt encore supérieur à la tourmente. Nous 
ignorons s'il est content de ses mandataires. 



20/i JOURNAL d'un voyageur 

Toutes les lettres que nous en recevons sont 
exclusivement patriotiques. Si quelque plainte 
s'échappe, c'est celle d'être gouverné trop molle- 
ment. C'est un malheur sans doute, mais on ne 
peut se défendre de respecter une dictature 
scrupuleuse, humaine et patiente. Il est si facile 
d'être absolu, si rare et sr malaisé d'être doux 
dans une situation violente et menacée ! Je crois 
encore ce gouvernement composé d'hommes de 
bien. Ont-ils l'habileté, la science, pratique? On 
le saura plus tard ; à présent nous ne voulons 
pas les juger, c'est un sentiment général. La 
crise atroce qu'ils subissent nous les rend sacrés. 
D'ailleurs il me semble qu'ils professent avec 
nous le respect de la volonté générale, puis- 
que après l'émeute ils ont soumis leur réélection 
au plébiscite de Paris. C'est aller aussi loin que 
possible dans cette voie, c'est aller jusqu'au 
danger de sanctionner tous les autres plébiscites. 
Le principe radicalement contraire semble 

m 

gouverner l'esprit de la Commune, et, symptôme 
plus grave, plus inquiétant, gouverner l'esprit 



PENDANT LA GUERRE 205 

du parti républicain qui régit à cette heure le 
reste de la France, bien qu'il soit l'ennemi dé- 
claré et très-irrité de la Commune. 

Ce parti, que nous pouvons mieux juger, 
puisqu'il nous entoure, se sépare chaque jour 
ouvertement du peuple, dans les villes parce 
que l'ouvrier est plus ardent que lui, dans les 
campagnes parce que le paysan l'est moins. Il 
est donc forcé de réprimer l'émeute dans les 
centres industriels, de redouter et d'ajourner le 
vote dans toute la France agricole. 11 est con- 
traint à se défendre des deux côtés à la fois, 
sous peine de tomber et d'abandonner la tâche 
qu'il a assumée sur lui de sauver le territoire. 
Malheureuse République, c'est trop d'ennemis 
sur les bras! Dans quel jour d'ivresse nous 
t'avons saluée comme la force virile d'une nation 
en danger! Nous ne pouvions prévoir que tu 
essayerais de te passer de la sanction du peuple 
ou que tu te verrais forcée de t'en passer. — Ce 
qui est certain aujourd'hui, c'est que la déléga- 
tion et ses amis personnels désirent s'en passer, 

12 



206 JOURNAL D*UN VOYAGEUR 

et qu'ils y travailleront au lendemain de la paci- 
fication, quelle qu'elle soit. 

Puissé-je faire un mauvais rêve ! mais je vois 
i*eparaltre sans modification les théories d'il y a 
vingt ans. Des théories qui ne cèdent rien à 
répreuve du temps et de l'expérience sont 
pleines de dangers. S'il est vrai que le progrèt 
doive s'accomplir par l'initiative de quelques-uns, 
s'il est vrai qu'il parte infailliblement du sein 
des minorités, il n'en est pas moins vrai que la 
violence est le moyen le plus sauvage ef le moins 
sûr pour l'imposer. Que les majorités soient gé- 
néralement aveugles, nul n'en doute ; mais qu'il 
faille les opprimer pour les empêcher d'être op- 
pressives, c'est ce que je ne comprends plus. 
Outre que cela me paraît chimérique, je crois 
voir là un sophisme effrayant ; tout ce que, de- 
puis le commencement du rôle de la pensée detns 
l'histoire du monde, la liberté ft inspiré & ses 
adeptes pour flétrir la tyrannie, on peut le re- 
tourner contre ce sophisme. Aucune tyrannie 
ne peut être légitime, pas même celle de l'idéal. 



PENDANT LA GUERRE 207 

On sait des gens qui se croient capables de gou' 
verner le monde mieux que tout le monde, et 
qui ne craindraient pas de passer par-dessus un 
massacre pour s'emparer du pouvoir. Ils sont 
pourtant très-doux dans leurs mœurs et incapa- 
bles de massacrer en personne, mais ils chauf- 
fent le tempérament irascible d'un groupe plus 
ou moins redoutable, et se tiennent prêts à 
profiter de son audace. Je ne parle pas de ceux 
qui sont poussés à jouer ce rôle par ambition, 
vengeance ou cupidité. De ceux-là, je ne m'oc- 
cupe pas ; mais de très-sincères théoriciens ac- 
cepteraient les conséquences de ce dilemme : 
« la république ne pouvant s'établir que par la 
dictature, tous les moyens sont bons pour s'em- 
parer de la dictature quand on veut avec passion 
fonder ou sauver la république. » 

— C'est une passion sainte, ajoutent-ils, c'est 
le feu sacré, c'est le patriotisme, c'est la volonté 
féconde sans laquelle l'humanité se traînera 
éternellement dans toutes les erreurs, dans 
toutes les iniquités, dans toutes les bassesses. 



208 JOURNAL d'un voyageur 

Le salut est dans nos mains ; périsse la liberté 
du moment pour assurer l'égalité et la fraternité 
dans Tavenir! Égorgeons notre mère pour lui 
infuser un nouveau sang ! 

Cela est très-beau selon vous, gens de tête et 
main, mais cela répugnera toujours aux gens de 
cœur; en outre cela est impraticable. On ne fait 
pas revivre ce qu'on a tué, et le peuple d'aujour- 
d'hui, fils de la liberté, n'est pas disposé à 
laisser consommer le parricide. D'ailleurs cette 
théorie n'est pas neuve ; elle a servi, elle peut 
toujours servir à tous les prétendants : il ne 
s'agit que de changer certains mots et d'invoquer 
comme but suprême le bonheur et la gloire des 
peuples ; mais, comme malgré tout le seul pré- 
tendant légitime, c'est la république, que n'eus- 
sions-nous pas donné pour qu'elle fût le sau- 
veur ! Il y avait bien des chances pour qu'elle 
le fût en s'appuyant sur le vote de la France. La 
France dira un jour à ces hommes malheureux 
qu'ils ont eu tort de douter d'elle, et qu'il eût 
fallu saisir son heure. Ils l'ont condamnée sans 



PENDANT LA GUERRE 209 

Tentendre, ils l'ont blessée ; s'ils succombent, 
elle les abandonnera, peut-être avec un excès 
d'ingratitude : les revers ont toujours engendré 
l'injustice. 

Mon appréciation n'est sans doute pas sans 
réplique. Quand l'histoire de ces jours confus 
se fera, peut-être verrons-nous que la républi- 
que a subi une fatalité plutôt qu'obéi à une 
théorie. L'absence de communication matérielle 
entre Paris et la France nous a interdit aux uns 
et aux autres de nous mettre en communication 
d'idées; probablement le gouvernement de Paris 
a été mal renseigné par celui de Tours, parce 
que celui de Tours a été mal éclairé par son en- 
tourage. En septembre, on était très-patriote, 
dans la région intermédiaire de l'opinion, et c'est 
toujours là qu'est le nombre. Malheureusement 
autour des pouvoirs nouveaux il y a toujours un 
attroupement d'ambitions personnelles et de 
prétendues capacités qui obstrue l'air et la lu- 
mière. Le parti républicain est spécialement 

exposé aux illusions d'un entourage qui dége- 
la. 



2l0 JOURNAL D*»N VOYAGEUR 

nère vite en camaraderie bruyante, et tout d'up 
coup la bohème y pénètre et Fenvahit. La 
bohème n'a pas d'intérêt à voir s'organiser la 
défense ; elle n'a pas d'avenir, elle n'est poin* 
pillarde par nature, elle profite du moment, ne 
met rien dan3 ses poche8,.mais gaspille le temps 
et trouble la lucidité des hommes d'action. 

Que l'ajournement indéfini du vote soit une 
faute volontaire ou inévitable, la théorie qui 
consiste à s'en passer ou à le miitiler règne en 
fait et subsiste en réalité. Serait-elle exposée 
catégoriquement quand nous aurons repris pos^ 
session de noushmâmes 1 Professée dans des dubs 
qui souvent sont des coteries, elle n'a pas de 
valeur, il lui faut la grande lumière; sera-t^elle 
posée dans des journaux, discutée dans des as- 
semblées î — Il faudra bien l'aborder d'une ma- 
nière ou de l'autre, ou elle doit s'attendre à être 
persécutée comme une doctrine ésotérique, et 
si elle a des adeptes de valeur, ils se devront à 
eux-mêmes de ne pas la tenir secrète. Peut-être 
des journaux de Paris qu'il ne nous est pas 



pbudant là querre 211 

donné de lire ont-ila déjà démasqué leurs 
^tteries. 

Qui répondra à l'attaque? Les partisans du 
droit divin plaideront-ils la cause du droit popu- 
laire? Us en sont bien capables, mais Toseront- 
ils? Les orléanistes, qui sont en grande force 
par leur tenue, leur entente et leur patiente 
habileté, accepteront-ils cette épreuve du suf- 
frage universel pour base de leurs projets, eux 
qui ont été renversés par la tbéorie du droit 
sans restriction et sans catégories? On verra 
alors s'ils ont marché avec le temps. Malheureu- 
sement, s'ils sont conséquents avec eux«*méipe&, 
ils devront vouloir épurer le régime parlemen- 
taire et rétablir le cens électoral. Les républi- 
cains qui placent leur principe au-des8u& du 
consentement dçs nations se trouveraient doue 
donner la main aux orléanistes et aux cléricaux? 
Le principe contraire serait donc confié à la dé- 
fense des bonapartistes exclusivement? Il ne 
faudrait pourtant pas qu'il en fût ainsi, car le 
bonapartisme a abusé du peuple après l'avoir 



212 JOURNAL d'un voyageur 

abusé, et c'est à lui le premier qu'était réservé 
le châtiment inévitable de s'égarer lui-même 
après avoir égaré les autres. Il pouvait fonder 
sur la presque unanimité des suffrages une so- 
ciété nouvelle vraiment grande. Il a fait fausse 
route dès le début, la France l'a suivi, elle s'est 
brisée. Serait-elle assez aveugle pour recom- 
mencer ? 

Ceux qui croient la France radicalement 
souillée pensent qu'on peut la ressaisir par la 
corruption. J'ai meilleure opinion de la France, 
et si je me méfiais d'elle à ce point, je ne vou- 
drais pas lui faire l'honneur de lui offrir la ré- 
publique. J'ai entendu^ dire par des hommes 
prêts à accepter des fontions républicaines : 

— Nous sommes une nation pourrie. Il faut 
que l'invasion passe sur nous, que nous soyons 
écrasés, ruinés, anéantis dans tous nos intérêts, 
dans toutes nos affections; nous nous relève- 
rons alors! le désespoir nous aura retrempés, 
nous chasserons l'étranger et nous créerons chez 
nous l'idéal. 



PENDANT LA GUERRE 213 

C'était le cri de» douleur d'hommes très-géné- 
reux, mais quand cette conviction passe à Tétat 
de doctrine, elle fait frissonner. C'est toujours le 
projet d'égorger la mère pour la rajeunir. Grâce 
au ciel, le fanatisme ne sauve rien, et l'alchimie 
politique ne persuade personne. Non, la France 
n'est pas méprisable parce que vous la méprisez ; 
vous devriez croire en elle, y croire fermement, 
vous qui prétendez diriger ses forces. Vous vous 
présentez comme médecins, et vous crachez sur 
le malade avant même de lui avoir tàté le pouls. 
Tout cela, c'est le vertige de la chute. Il y a 
bien de quoi égarer les cerveaux les plus solides, 
mais tâchons de nous défendre et de nous 
ressaisir. Républicains, n'abandonnons pas aux 
partisans de l'Empire la défense du principe 
d'affranchissement proclamé par nous, exploité 
par .eux; ne maudissons pas l'enfant que nous 
avons mis au monde, parce qu'il a agi en enfant. 
Redressez ses erreurs, faites-les lui comprendre, 
vous qui avez le don de la parole, la science des 
faits, le sens de la vie pratique. Ce n'est pas aux 



21/l JOURNAL d'un voyageur 

artistes et aux rêveurs de vous dire comment on 
influence ses contemporains dans le sens poli* 
tique. Les rêveurs et les artistes n'ont à vous 
offrir que l'impressionnabilité de leur nature, 
certaine délicatesse d'oreille qui se révolte quand 
vous touchez à faux l'instrument qui parle aux 
âmes. Nous n'espérons pas renverser des théories 
qui ne sont pas les nôtres, qui sç piquent d'être 
roieuiç établies ; mais nous nous croyons en rap- 
port, à travers le temps et l'espace, avec une 
foule de bonnes volontés qui interrogent leur 
conscience et qui cherchent sincèrement à se 
mettre d'accord avec elle, Ces volontés-là dé- 
fendront la cause du peuple, lé suffrage uni- 
versel ; elles chercheront avec vous le moyen de 
l'éclairer, de lui faire comprendre que l'intérêt 
de tous ne se sépare pas de l'intérêt de chacun 
N'y a-t-il pas des moyens efficaces et prompts 
pour arriver à ce but ? Certes vous eussiez dû 
commencer par donner l'éducation, mais peut- 
être l'ignorant Teût-il refusée. Il ne tenait pas à 
son vote alors, et quand on lui disait qu'il en 



PENDANT LA GUERRB 215 

serait privé s'il ne faisait pas instruire ses en- 
fants, il répondait : 

— Peu m'importe. 

Aujourd'hui ce n'est plus de même, le dernier 
paysan est jaloux de son droit et dit : 

— Si on nous refuse le vote, nous refusions 
l'impôt. 

C'est un grand pas de fait. Donnez^ui Tia- 
struction, il est temps. Fondez une véritable ré- 
publique, une liberté sincère, sans arrière- 
pensée, sans récrimination surtout. Ne mettez 
aucun genre d'entrave à la pensée, décrétez en 
quelque sorte l'idéal, dites sans crainte qu'il est 
au-dessus de tout; mais en tendez- vous bien sof 
ce mot au-desstiSf et ne lui donnez pas un sens 
arbitraire. La république est au-dessus du suf* 
frage universel uniquement pour l'inspirer ; elle 
doit être la région pure où s'élabore le progrès, 
elle doit avoir pour moyens d'application le 
respect de la liberté et l'amour de l'égalité, elle 
n'en peut avouer d'autres, elle n'en doit pas 
admettre d'autres. Si elle cherche dans la cons^ 



216 JOURNAL d'un voyageur 

piration, dans la surprise, dans le coup d'Etat ou 
le coup de main, dans la guerre civile en un 
mot, l'instrument de son triomphe, elle va dis- 
paraître pour longtemps encore, et les hommes 
égarés qui l'auront perdue ne la relèveront 

jamais. 
Il en coûte à l'orgueil des sectaires de se sou- 

• 

mettre au contrôle du gros bon sens populaire. 
Ils ont généralement l'imagination vive, l'espé- 
rance obstinée. Ils ont généralement autour 
d'eux une coterie ou une petite église qu'ils 
prennent pour l'univers, et qui ne leur 
permet pas de voir et d'entendre ce qui se 
passe, ce qui se dit et se pense de l'autre 
côté de leur mur. La plaie qui ronge les 
cours, la courtisanerie les porte fatalement à 
une sorte d'insanité mentale. L'enthousiasme 
prédomine, et le jugement se trouble. Cette 
courtisanerie est d'autant plus funeste qu'elle est 
la plupart du temps désintéressée et sincère.^J'ai 
travaillé toute ma vie à être modeste; je déclare 
que je ne voudrais pas vivre quinze jours entourée 



PENDANT LA GUERRE 217 

de quinze personnes persuadées que je ne peux 
pas me tromper. J-arriverais p.eut-être à me le 
persuader à moi-même. 

La contradiction est donc hécessaire à la raison 
humaine, et quand une de nos facultés étouffe 
les autres, il n'y a qu'un remède pour nous re- 
mettre en équilibre, c'est' qu'au nom d'une 
faculté opposée nous soyons contenus, corrigés 
au besoin. La grandeur, la beauté, le charme de 
la France, c'est l'imagination ; c'est par consé- 
quent son plus grand péril, la cause de ses excès, 
de ses déchirements et de ses chutes. Quand 
nous avons demandé avec passion le suffrage 
universel, qui est vraiment un idéal d'égalité, 
nous avons obéi à l'imagination, nous avons 
acclamé cet idéal sans rien prévoir des lourdes 
réalités qui allaient le tourner contre nos doc- 
trines ; ce fut notre nuit du A août. Il s'est mis 
tout d'un coup à représenter l'égoïsmeetlapeur; 
il a proclamé l'empire pour se débarrasser de 
Tanarchie dont nos dissentiments le menaçaient. 
11 n'a pas voulu limiter le pouvoir auquel il se 



218 JOURNAL d'un voyageur 

livrait ; tout au contraire il Fa exagéré jusqu'à lui 
donner un blanc-seing pour toutes les erreurs 
où il pourrait tomber. Cet aveuglement qui vous 
irrite aujourd'hui, c'est pourtant la preuve d'une 
docilité que la république sera heureuse de ren- 
contrer quand elle sera dans le vrai. 

Avons-nous d'ailleurs le droit de dire que les 
masses veulent toujours, obstinément et sans 
exception, le repos à tout prix î La guerre d'Italie, 
cette généreuse aventure que nous payons si 
cher aujourd'hui, ne l'a-t-il pas consentie sans 
hésitation, n'a-t-il pas donné des flots de sang 
pour la délivrance de ce peuple qui ne peut nous 
en récompenser, et qui d'ailleurs ne s'en soucie 
pas? Les masses qui, par confiance ou par en- 
gouement; font de pareils sacrifices, de si coû-^ 
teuses imprudences, ne sont donc pas si abruties 
et si rebelles à l'enthousiasme. Ce reste d'atta-^ 
ohement légendaire pour une dynastie dont le 
chef lui avait donné tant de fausse gloire et fait 
tant de mal réel n'est-il pas encore une preuve 
de la bonté et de la générosité du peuple ? Mau- 



PENDANT LA GUERRE 219 

dire le peuple, c'est vraiment blasphémer. Il 
vaut mieux que nous. 

En ce moment, j'en conviens, il ne représente 
pas l'héroïsme, il aspire à la paix; il voit sans 
illusion les chances d'une guerre où nous 
paraissons devoir succomber. Il n'est pas en 
train de comprendre la gloire; sur quelques 
points, il trahit même le patriotisme. Il aurait 
bien des excuses à faire valoir là où l'indis- 
cipline des troupes et les exactions des corps 
francs lui ont rendu la défense aussi préjudi- 
ciable et plus irritante que l'invasion. Entre 
deux fléaux, le malheureux paysan a dû cher- 
cher quelquefois le moindre sans le trouver. 

Généralement il blâme l'obstination que nous 
mettons à sauver l'honneur; il voudrait que 
Paris eût déjà capitulé, il voit dans le patrio- 
tisme l'obstacle à la paix. Si nous étions aussi 
fouléSj aussi à bout de ressources que lui, le pa- 
triotisme nous serait peut-être passablement dif- 
ficile. Là où l'honneur résiste à des épreuves 
pareilles à celles du paysan, il est sublime; . 



220 JOURNAL d'un voyageur 

Pauvre Jacques Bonhomme ! à cette heure de 
détresse et d'épuisement, tu es certainement en 
révolte contre l'enthousiasme, et, si Ton t'appe- 
lait à voter aujourd'hui, tu ne voterais ni pour 
l'empire, qui a entamé la guerre, ni pour la ré- 
publique, qui l'a prolongée. T'accuse et te mé- 
prise qui voudra. Je te plains, moi, et en dépit 
de tes fautes je f aimerai toujours ! Je n'oublierai 
jamais mon enfance endormie sur tes épaules, 
cette enfance qui te fut pour ainsi dire aban- 
donnée et qui te suivit partout, aux champs, à 
retable, à la chaumière. Us sont tous morts, ces 
bons vieux qui m'ont portée dans leurs bras, 
mais je me les rappelle bien, et j'apprécie au- 
jourd'hui jusqu'au moindre détail la chasteté, 
la douceur, la patience, l'enjouement, la poésie, 
qui présidèrent à cette éducation rustique au 
milieu de désastres semblables à ceux que nous 
subissons aujourd'hui. J'ai trouvé plus tard, dans 
des circonstances difficiles, de la sécheresse et 
de l'ingratitude. J'en ai trouvé partout ailleurs et 
plus choquantes, moins pardonnables ! J'ai par- 



PENDANT LA GUERRE * 221 

t 

donné à tous et toujours. Pourquoi donc bou- 
derais-je le paysan parce qu'il ne sent pas et ne 
pense pas comme moi sur certaines choses ? Il 
en est d'autres essentielles sur lesquelles on est 
toujours d'accord »vec lui, la probité et la cha- 
rité, deux vertus qu'autour de moi je n'ai jamais 
vues s'obscurcir que rarement et très-exception- 
nellement. Et quand il en serait autrement, 
quand au fond de nos campagnes, où la corrup- 
tion n'a guère pénétré, le paysan mériterait tous 
les reproches qu'une aristocratie intellectuelle 
trop exigeante lui adresse, ne serait-il pas inno- 
centé par l'état d'enfance où on Ta systémati- 
quement tenu? Quand on compare le budget de 
la guerre à celui de l'instruction publique, on 
n'a vraiment pas le droit de se plaindre du pay- 
san, quoi qu'il fasse. 



22 décembre. 



Froid, neige et verglas, c'est-à-dire torture ou 
mort pour ceux qui n'ont pas d'abri, peut-être 



222 JOURNAL d'on voyageur 

pour les pauvres de Paris, car on dit que le 
combustible va manquer. — On déménage Bour- 
ges de son matériel. — Petits ^combats dans la 
Bourgogne. Garibaldi est là et annonce sa dé- 
mission. .Je m'étonne qu'il ne Tait pas déjà 
donnée, car, s'il y a des héros dans ces corps de 

I 

volontaires, il y a aussi, et malheureusement en 
grand nombre, d'insignes bandits qui sont la 
honte et le scandale de cette guerre, — Toujours 
sans nouvelles de nos armées, tranquillité mor- 
telle! 



23, â4 décembre. 

Depuis deux jours, bonnes nouvelles de Paris, 
de l'armée du Nord et de celle de la Loire. On 
est si malheureux, on voit un si effroyable gas- 
pillage d'hommes et d'argent, qu'on doute de ce 
qui devrait réjouir. Quelle triste veillée de Noël ! 
Je fais des robes de poupée et des jouets pour 
le réveil de mes petites-filles. On n'a plus le 
moyen de leur faire de brillantes surprises, et 



PENDANT LA GUERRE 223 

Tarbre de Noël des autres années exige une fraî- 
cheur de gaieté que nous n'avons plus. Je taille 
et je couds toute la nuit pour que le père Noël 
ne passe pas sur leur sommeil de minuit les 
mains vides. Nous étions encore si heureux 
Tannée dernière ! Nos meilleurs amis étaient là, 
on soupait ensemble, on riait, on s'aimait. Si 
quelqu'un eût pu lire dans un avenir si proche 
et le prédire, c'eût été comme la foudre tombant 
sur la table. 



25. dimanche. 

La neige tombe à flots. Ma nièce et son fils 
aîné viennent dîner, on tâche de se distraire, 
puisque les bonnes nouvelles ne sont pas encore 
démenties ou suivies de malheurs nouveaux; 
mais on retombe toujours dans l'effroi du lende- 
main. 



224 JOURNAL d'un voyageur 



26. 



Les communications sont rétablies entre 
Vierzon et Châteauroux. On saura peut-être eafin 
ce qui s'est passé par là. 



87. 



On ne le sait pas. Le froid augmente. 

28. 

Lettre de Paris du 22. Ils disent qu'ils peuvent 
manger du cheval pendant quarante-cinq jours 
encore. 

29 décembre. 

Il paraît, gn assure, on nous annonce sous 
toutes réserves, — c'est toujours la même chose. 
Les journaux en disent trop ou pas assez. Ils ne 
nous rassurent pas, et ce qu'ils donnent à enten- 
dre suffit pour mettre l'ennemi au courant de 



PENDANT LA GUERRE 225 

tous nos mouvements. Le combat de Nuits a été 
sérieux, sans résultats importants, — comme tous 
les autres I 



30. 

Les dépêches sont plus atflrmatives que ja- 
mais. L'ennemi paraît reculer ; je crois qu*il se 
concentre sur Paris. Il est évident que, sur plu- 
sieurs points, malgré nos atroces souffrances, 
nous nous battons bien. Là où le courage peut 
quelque chose, nous pouvons beaucoup; mais 
en dehors des nouvelles officielles il y a This- 
toire intime qui se communique de bouche en 
bouche, et qui nous révèle des dilapidations 
épouvantables au préjudice de nos troupes. Il 
est impossible que nous triomphions, impos- 
sible ! 

Savoir cela, le sentir jusqu'à Tévidence, et 
apprendre que les Prussiens vont peut-être 
bombarder Paris ! Us ont, dit-on, démasqué des 
batteries sur l'enceinte — avec perles considé- 

13. 



226 JOURNAL d'un voyageur 

râbles y dit succinctement la dépêche. Pertes 
pour qui ? 



31 décembre 1870. 

Toujours froid glacial. Nous sommes surpris 
par ,1a visite de notre ami Sigismond avec son 
fils. Ils n'ont pas plus d'illusions que nous, et 
nous nous quittons en disant : 

— Tout est perdu ! 

A minuit, j'embrasse mes enfants. Nous som- 
mes encore vivants, encore ensemble. L'exé- 
crable année est finie ; mais, selon toute appa- 
rence, nous entrons dans une pire. 

Il est pourtant impossible que tant de malheur 
ne nous laisse pas quelque profit moral. Pour 
mon compte, je sens que mon esprit a fait un 
immense voyage. J'ignore encore ce qu'il y aura 
gagné ; mais je ne crois pas qu'il y ait perdu 
absolument son temps. lia été obligé de faire de 
grands efforts pour se déprendre de certaines 
ardeurs d'espérance ; il en a eu de plus grands 



PENDANT LA GUERRE ^ 227 

encore à faire pour conserver des croyances 
dont l'application était un cruel démenti à la vé- 
rité. Il n'érigera point en système à son usage 
ce qu'il a senti se dégager de vrai au milieu 
de ses angoisses. Il voyagera au jour le jour, 
comme il a toujours fait. Il regardera toujours 
ayidement, peut-être verra-t-il mieux. 

Il m'en a coûté des larmes, je l'avoue, pour 
reconnaître que, dans cet élan républicain qui 
nous avait enivrés, il n'y avait pas assez d'élé- 
ments d'ordre et de force. Il eût fallu le savoir, 
consentir à se juger soi-même et demander la 
paix avec moins de confiance dans la guerre. 
L'erreur funeste a été de croire que notre cou- 
rage et notre dévouement suffiraient là où il fal- 
lait le sens profond de la vie pratique. Nous ne 
l'avons pas eu, le gouvernement de Paris n'a pas 
pu diriger la France ; ses délégués ne l'ont pas su. 
La France est devenue la proie de spéculations 
monstrueuses en même temps que l'arjnée en 
est la victime. Toute la science politique consis- 
tait à distinguer, entre tant de dévouements qui 



228 JOURNAL d'un voyageur 

s'offraient, les boucs d'avec les brebis. Ceci dé- 
passait les forces de deux vieillards, — hommes 
d'honneur à coup sûr, mais débordés et abusés 
dès les premiers jours, — et celles d'un jeune 
homme sans expérience de la vie politique et 
sans sagesse suffisante pour se méfier de lui- 
même. 

Tout serait pardonnable et déjà pardonné, 
malgré ce qu'il nous en coûte, si la résolution 
de n'en pas appeler à la France n'avait prévalu. 
Il s'est produit sourdement et il se produit au- 
jourd'hui ouvertement une résistance à notre 
consentement qui nous autorise à de suprêmes 
exigences. Nous voulons qu'on s'avoue incapable 
ou qu'on nous sauve. Nous continuons nos sa- 
crifices, nous étouffons nos indignations contre 
une multitude d'infamies autorisées ou tolérées, 
nous engageons le peuple à attendre, à subir, à 
espérer encore ; mais tout empire, et le ton du 
parti qui s'impose devient rogue et menaçant. 

C'est le commencement d'une fin misérable 
dont nous payerons le dommage. La délégation 



PENDANT LA GUERRE 229 

dictatoriale va finir comme a fini celle de TEm- 
pire. La vraie république sauvera-t-elle son prin- 
cipe à travers ce cataclysme? — Je le sauve dans 
ma conscience et dans mon âme; mais je ne puis 
répondre que de moi. 

Le roi Guillaume va sans doute écrire une 
belle lettre de jour de Tan à sa femme. Rien de 
mieux; mais pourquoi les journaux allemands 
reproduisent-ils avec enthousiasme ce que le roi 
dit à la reine, ce que la reine dit au roi ? C'est 
pour l'édification de la chrétienté sans doute, 
les rois sont si pieux ! Ils remercient Dieu si 
humblement de tout le sang qu'ils font répandre, 
de toutes les villes qu'ils brûlent ou bombardent, 
de tous les pillages commis en leur nom ! Ils 
vont rétablir en Allemagne le culte des saints. 
J'imagine que saint Shylock et saint Mandrin 
seront destinés à fêter la campagne de France et 
le bombardement de Paris. 



230 JOURNAL d'un voyageur 



Nohant, 1er janvier 1871. 

Pas trop battus aujourd'hui; on se défend bien 
autour de Paris, Chanzy tient bon et fera, dit-on, 
sa jonction avec Faidherbe, que je sais être un 
homme de grand mérite. Bourbaki dispose de 
forces considérables. On se permet un jour d'es- 
pérance ! C'est peut-être le besoin qu'on a de 
respirer ; mais que peuvent d'héroïques efforts, 
si les cames profondes d'insuccès que personne 
n'ignore et que nul n'ose dire augmentent chaque 
jour? — Et elles augmentent! 

Pour mes étrennes. Aurore me fait une sui^ 
prise ; elle me chante une romance que sa mère 
lui accompagne au piano, et elle la chante très- 
bien. Que c'est joli, cette voix de cinq ans! 



2 janyier. 

On nous dit ce matin qu'une dépêche de 
M. Gambetta est dans les mains de l'imprimeur. 



PENDANT LA GUERRE 231 

qu'elle est très-longue et contient des nouvelles 
importantes. Nous l'attendons avec impatience, 
lui faisant grâce de beaucoup de lieux communs, 
pourvu qu'il nous annonce une victoire ou 
d'utiles réformes. Hélas! c'est un discours qu'il 
a prononcé à Bordeaux et qu'il nous envoie 
comme étrennes. Ce discours est vide et froid. 
11 y a bien peu d'orateurs qui supportent la lec- 
ture. L'avocat est comme le comédien, il peut 
vous émouvoir, vous exalter même avec un texte 
banal. Il faut croire que M. Gambetta est un 
grand acteur, car il est un écrivain bien mé- 
diocre. 

• Les nouvelles verbales ou par lettres sont dé- 
plorables. 



4 janvier. 

Lettre de Paris. — Notts voulons bien mourir, 
surtout mourir, disent-ils. Ce peu de mots en 
dit beaucoup : ils sont désespérés 1... comme 
nous. 



232 JOURNAL û UN VOYAGEUR 



5 janvier. 

Plus de nouvelles du tout. On nous annonce 
que pendant douze jours il n'y aura plus de 
communications à cause d'un grand mouvement 
de troupes. Nous allons donc voir des prodiges 
d'activité bien entendue ? Il serait temps. — His- 
toire non officielle, c'est maintenant la seule qui 
soit vraie : le général Bourbaki a refusé la direc- 
tion militaire de la dictature et déclaré qu'il 
voulait agir librement ou se retirer. 

6 janvier. 

Échec à Bourgtheroulde. C'est près de Jumié- 
ges. Ont-ils ravagé l'intéressante demeure et le 
musée de nos amis Cointet? Les barbares res- 
pecteront-ils les ruines historiques? 

7. 

Depuis douze jours, on bombarde Paris. Le 
sacrilège s'accomplit. La barbarie poursuit son 



PENDANT LA GUERRE 233 

œuvre : jusqu'ici elle est impuissante; mais ils 
se rapprocheront du but. Ils sont les plus forts, 
et la France est ruinée, pillée, ravagée à la fois 
par l'ennemi implacable et les amis funestes. 



8. 

Tempête de neige qui nous force d'allumer à 
deux heures pour travailler. Toujours des com- 
bats partiels; l'ennemi ne s'étend pas impuné- ' 
ment. Les soldats que les blessures ou les ma - 
ladies nous ramènent nous disent que le Prussien 
en personne n'est pas solide et ne leur cause 
aucune crainte. On court sur lui sans armes, il 
se laisse prendre armé. Ce qui démoralise nos 
pauvres hommes, c'est la pluie de projectiles 
venant de si loin qu'on ne peut ni l'éviter ni 
la prévoir. Notre artillerie, à nous, ne peut at- 
teindre à grande distance et ne peut tenir de 
près. Il résulte de tout ce qu'on apprend que la 
guerre était impossible dès le début, que depuis 
tout s'est aggravé effroyablement, et qu'aujour- 



23/i JOURNAL d'un voyageur 

d'hui le mal est irréparable. — Pauvre France! 
il faudrait pourtant ouvrir les yeux et sauver ce 
qui reste de toi ! 



Lundi 9. 

Neige épaisse, blanche, cristallisée, admirable. 
Les arbres, les buissons, les moindres brous- 
sailles sont des bouquets de diamants : à un 
moment, tout est bleu. Chère nature, tu es belle 
en vain! Je te regarde comme te regardent 
les oiseaux, qui sont tristes parce qu'ils ont 
froid. Moi, j'ai encore un bon feu qui m'attend 
dans ma chambre, mais j'ai froid dans le cœur 
pour ceux qui n'ont pas de feu, et, chose bizarre, 
mon corps ne se réchauffe pas. Je me brûle les 
mains en me demandant si je suis morte, et si 
l'on peut penser et souffrir étant mort. 

Rouen se justifie et donne un démenti formel 
à ceux qui l'ont accusé de s'être vendu. J'en 
étais sûre ! 



PENDANT LA GUERRE 235 



10 janvier. 

C'est l'anniversaire d'Aurore. Sa sœur vient à 
bout de lui faire un bouquet avec trois fleurettes 
épargnées par la gelée dans la serre abandonnée. 
Triste bouquet dans les petites mains roses de 
Gabrielle! Elles s'embrassent follement, elles 
s'aiment, elles ne savent pas qu'on peut être 
malheureux. Nos pauvres enfants ! nous tâche- 
rons de vivre pour elles ; mais nous ne pourrions 
plus le leur promettre. Maurice ne veut à aucun 
prix s'éloigner du danger. Nous y resterons, lui 
et moi, car je ne veux pas le quitter. Je le lui 
promets pourtant, mais je ne m'en irai pas. Du 
moment que cela est décidé avec moi-même, je 
suis très-calme. 

On annonce des victoires sur tous les points. 
Faut-il encore espérer? Nous le voulons bien, 
mon Dieu ! 



236 JOURNAL d'un voyageur 



Mercredi 11. 

La neige est toujours plus belle. Aurore en est 
très-frappée et voudrait se coucher dedans ! Elle 
dit qu'elle irait bien avec les soldats pour jouir 
de ce plaisir-là. Comme l'enfance a des idées 
cruelles sans le savoir ! 

Elle entend dire qu'il faudrait cacher ce que 
l'on a de précieux; elle passe la journée à cacher 
ses poupées. Cela devient un jeu qui la pas- 
sionne. 



Jeudi lâ. 

A présent ils bombardent réellement Paris. 
Les bombes y arrivent en plein. — Des malades, 
des femmes, des enfants tués. — Deux mille 
obus dans la nuit du 9 au 10, — sans somma- 
tion ! 



PENDANT'LA GUERRE 237 



Vendredi 13. 



Mauvaises nouvelles de Chanzy. Il a été hé- 
roïque et habile, tout Taf firme ; mais il est forcé 
de battre en retraite. 



14. 



Un ballon est tombé près de Châteauroux; les 
aéronautes ont dit que hier le bombardement 
s'était ralenti. — Chanzv continue sa retraite. 



15 janvier. 



Rien, qu'une angoisse à rendre fou ! 



16. 



La peste bovine nous arrive. Plus de marchés. 
Beaucoup de gens aisés ne savent avec quoi 
payer les impôts. Les banquiers ne prêtent plus, 
et les ressources s'épuisent rapidement. La gêne 
ou la misère est partout. Un de nos amis qu 



238 JOURNAL d'un voyageur 

blâme les retardataires finit par nous avouer que 
ses fermiers ne le payent pas, que ses terres lui 
coûtent au lieu de lui rapporter, et que s'il n'eût 
fait durant la guerre un petit héritage, dont il 
mange le capital, il ne pourrait payer le per- 
cepteur. Tout le monde n'a pas un héritage à 
point' nommé. Comme on le mangerait de bon 
cœur en ce moment où tant de gens ne mangent 
pas! 

On admire la belle retraite de Chanzy, mais 
c'est une retraite 1 



17 janvier. 

Notre ami Girerd, préfet de Nevers, est des- 
titué pour n'avoir pas approuvé la dissolution 
des conseils généraux. Il avait demandé au con- 
seil de son département un concours qui lui a 
été donné par les hommes de toute opinion avec 
un patriotisme inépuisable. 11 n'a pas compris 
pourquoi il fallait faire un outrage public à des 
gens si dévoués et si confiants. On lui a envoyé 



PENDANT LA GUERRE 239 

t 

sa destitution par télégramme. Il a répondu par 
télégramme avec beaucoup de douceur et d'es- 
prit : 
— Mille remerctments ! 
Il n'a pas fait d'autre bruit, mais l'opinion 
lui tiendra compte de la dignité de sa conduite ; 
ces mesures révolutionnaires sont bien intem- 
pestives, et dans l'espèce parfaitement injustes. 
La délégation est malade, elle entre dans la phase 
de la méfiance. 

Dégel, vent et pluie. Tous les arbustes d'or- 
nement sont gelés. Les blés, si beaux naguère, 
ont l'air d'être perdus. Encore cela? Pauvre 
paysan, pauvres nous tous ! 

Nous avons des nouvelles du camp de Nevers, 
qui a coûté tant de travail et d'argent. Il n'a 
qu'un défaut, c'est qu'il n'existe pas. Comme 
celui d'Orléans, il était dans une situation im- 
possible. On en fait un nouveau, on dépense 
encore vingt-cinq millions pour acheter un ter- 
rain, le plus cher et le plus productif du pays. 
Le général, l'état-major, les médecins sont là, 



2/iO JOURNAL D*UN VOYAGEUR 

logés dans les châteaux du pays ; mais il n'y a 
pas de soldats, ou il y en a si peu qu'on se de- 
mande à quoi sert ce camp. Les officiers sont 
dévorés d'ennui et d'impatience. Il y a tantôt 
trois mois que cela dure. 



18. 

Le bombardement de Paris continue ; on a le 
cœur si serré qu'on n'en parle pas, même en 
famille. Il y a de ces douleurs qui ne laissent 
pas de place à la réflexion, et qu'aucune parole 
ne saurait exprimer. 

Jules Favre, assistant à l'enterrement de pau- 
vres enfants tués dans Paris par les obus, a dit : 

a Nous touchons à la fin de nos épreuves. » 

Cette parole n'a pas été dite à la légère par un 
homme dont la profonde sensibilité nous a frap- 
pés depuis le commencement de nos malheurs. 
Croit-il que Paris peut être délivré ? Qui donc le 
tromperait avec cette. illusion féroce? ignore-t-il 
que Chanzy a honorablement perdu la partie, et 



'9T 



PENDANT LA GUERRE 241 

que Bourbaki, plus près de l'Allemagne que de 
Paris, se heurte bravement contre l'ennemi et 
ne l'entame pas ? Je crois plutôt que Jules Favre 
voit la prochaine nécessité de capituler, et qu'il 
espère encore une paix honorable. 
Ce mot honorable y qui est dans toutes les 

bouches, est, comme dans toutes les circon- 

« 

stances où un mot prend le dessus sur leî idées, 
celui qui a le moins de sens. Nous ne pouvons 
pas faire une paix qui nous déshonore après une 
guerre d'extermination acceptée et subie si cou- 
rageusement depuis cinq mois. Paris bombardé 
depuis tant de jours et ne voulant pas encore se 
rendre ne peut pas être déshonoré- Quand même 
le Prussien cynique y entrerait, la honte serait 
pour lui seul. La paix, quelle qu'elle soit, sera 
toujours un hommage rendu à la France, et plus 
elle sera dure, plus elle marquera la crainte que 
la France vaincue inspire encore à l'ennemi. 

C'est ruineuse qu'il faut dire. Ils nous deman- 
deront surtout de l'argent, ils l'aiment avec pas- 
sion. On parle de trois, de cinq, de sept mil- 

14 



242 JOURNAL d'un voyageur 

liards. Nous aimerions mieux en donner dix que 
de céder des provinces qui sont devenues notre 
chair et notre sang. C'est là où l'on sent qu'une 
immense douleur peut nous atteindre. C'est 
pour cela que nous n'avons pas reculé devant 
une lutte que nous savions impossible, avec 
un gouvernement captif et une délégation dé- 
bordée; mais, fallût-il nous voir arracher ces 
provinces à la dernière extrémité, nous ne se- 
rions pas plus déshonorés que ne l'est le blessé 
à qui un boulet a emporté un membre. 

Non, à l'heure qu'il est, notre honneur natio- 
nal est sauvé. Que l'on essaye encore pour l'hon- 
neur de perdre de nouvelles provinces, que les 
généraux continuent le duel pour l'honneur, 
c'est une obstination héroïque peut-être, mais 
que nous ne pouvons plus approuver, nous qui 
savons que tout est perdu. La partie ardonte et 
généreuse de la France consent encore à souf- 
frir, mais ceux qui répondent de ses destinées 
ne peuvent plus ignorer que la désorganisation 
est complète^ qu'ils ne peuvent plus compter sur 



PENDANT LA GUERRE 2/i3 

rien. Il le reconnaissent entre eux, à ce qu'on 
assure. 

Les optimistes sont irritants. Ils disent que la 
guerre commence, que dans six mois nous se- 
rons à Berlin ; peut-être s'imaginent-ils que nous 
y sommes déjà. Pourtant, comme ils disent tous 
la même chose, dans les mêmes termes, cela 
ressemble à un mot d'ordre de parti plus qu'à 
une illusion. Ériger l'illusion en devoir, c'est 
entendre singulièrement le patriotisme et l'a- 
mour de l'humanité. Je ne me crois pas forcée 
de jouer la comédie de l'espérance, et je plains 
ceux qui la jouent de bonne foi ; ils auront un 
dur réveil. 

Il serait curieux de savoir par quelle fraction 
du parti républicain nous sommes gouvernés en 
ce moment, en d'autres termes à quel parti ap- 
partient la dictature des provinces. MM. Cré- 
mieux et Glais-Bizoin se sont renfermés jusqu'à 
présent dans leur rôle de ministres ; je ne les 
crois pas disposés à d'autres usurpations de pou- 
voir que celles qui leur seraient imposées par le 



244 JOURNAL d'un voyageur 

gouvernement de Paris. Or le gouvernement de 
Paris paraît très-pressé de se débarrasser de son 
autorité pour en appeler à celle du pays. Malgré 
les fautes commises, — Tabandon téméraire des 
négociations de paix en temps utile, le timide 
ajournement des élections à l'heure favorable, 
— on voit percer dans tout ce que Ton sait de sa 
conduite le sentiment du désintéressement per- 
sonnel, la crainte de s'ériger en dictature et 
d'engager l'avenir. La faiblesse que semblent lui 
reprochçr les Parisiens, exaltés par le malheur, 
est probablement la forme que revêt le profond 
dégoût d'une trop lourde responsabilité, peut- 
être aussi une terreur scrupuleuse en face des 
déchirements que pourrait provoquer une auto- 
rité plus accusée. A Bordeaux, il n'en est plus 
de même. Un homme sans lassitude et sans 
scrupule dispose de la France. C'est un honnête 
homme et un homme convaincu, nous le 
croyons ; mais il est jeune, sans expérience, sans 
aucune science politique ou militaire : l'activité 
ne supplée pas à la science de l'organisation. On 



PENDANT LA GUERRE 245 

ne peut mieux le définir qu'en disant que c'est 
un tempérament révolutionnaire. Ce n'est pas 
assez ; toutes les mesures prises par lui sont la 
preuve d'un manque de jugement qui fait avor- 
ter ses efforts et ses intentions. 

Ce manque de jugement explique l'absence 
d'appréciation de soi-même. C'est un grand 
malheur de se croire propre à ui^e tâche déme- 
surée, quand on eût pu remplir d'une manière 
utile et brillante un moindre rôle. Il y a eu là un 
de ces enivrements subits que produisent les 
crises révolutionnaires, un de ces funestes ha- 
sards de situation que subissent les nations mor- 
tellement frappées, et qui leur portent le dernier 
coup; mais à quel parti se rattache ce jeune 
aventurier politique? Si je ne me trompe, il 
n'appartient à aucun, ce qui est une preuve 
d'intelligence et aussi une preuve d'ambition. Il 
a donné sa confiance, les fonctions publiques et, 
ce qui est plus grave, les affaires du pays à tous 
ceux qui sont venus s'offrir, les uns par dévoue- 
ment sincère, les autres pour satisfaire leurs 

14. 



2i6 JOURNAL d'on voyageur 

■ 

mauvaises passions ou pour faire de scandaleux 
profits. lia tout pris au hasard, pensant que tous 
les moyens étaient bons pour agiter et réveiller 
la France, et qu'il fallait des hommes et de l'ar- 
gent à tout prix. Il n'a eu aucun discernement 
dans ses choix, aucun respect de l'opinion pu- 
blique, et cela involontairement, j'aime à lé 
croire, mais aveuglé par le principe « qui veut 
la fin veut les moyejis. » Il faut être bien enfant 
pour ne pas savoir, après tant d'expériences ré- 
centes, que les mauvais moyens ne conduisent 
jamais qu'à une mauvaise fin. Comme il a cher- 
ché à se constituer un parti avec tout ce qui 
s'est offert, il serait difficile de dire quelle est 
la règle, quel est le système de celui qu'il a 
réussi à se faire; mais ce parti existe et fait très- 
bon marché des sympathies et de la confiance 
du pays. Il y a un parti Gambetta, et ceci est la 
plus douloureuse critique qu'on puisse faire 
d'une dictature qui n'a réussi qu'à se constituer 
un parti très-restreint, quand il fallait obtenir 
l'adhéâion d'un peuple. On ne fera plus rien en 



PENDANT LA GUERRE 247 

France avec cette étroitesse de moyens. Quand 
tous les sentiments sont en effervescence et tous 
les intérêts en péril, on veut une large applica- 
tion de principes et non le détail journalier d'es- 
sais irréfléchis et contradictoires qui caractérise 
la peftite politique. J'espère encore, j'espère pour 
ma dernière consolation en cette vie que mon 
pays, en présence de tant de factions qui le di- 
visent, prendra la résolution de n'appartenir à 
aucune et de rester libre, ptst-à-dire républi- 
cain. Il faudra donc que le parti Gambetta se 
range, comme les autres, à la légalité, au con- 
sentement général, ou bien c'est la guerre civile 
sans frein et sans issue, une série d'agitations et 
de luttes qui seront très-difficiles à comprendre, 
car chaque parti a son but personnel, qu'il n'a- 
voue qu'après le succès. Les gens de bonne foi 
qui ont des principes sincères sont ceux qui 
comprennent le moins des événements atroces 
comme ceux des journées de juin. Plus ils sont 
sages, plus le spectacle de ces délires les décon- 
certe. 



248 JOURNAL d'un voyageur 

L'opinion républicaine est celle qui compte le 
plus de partis, ce qui prouve qu'elle est Topi- 
nion la plus générale. Comment faire, quel mi- 
racle invoquer pour que ces partis ne se dévo- 
rent pas entre eux, et ne provoquent pas des 
réactions qui tueraient la liberté? Quel est celui 
qui a le plus d'avenir et qui pourrait espérer 
se rallier tous les autres ? C'est celui qui aura la 
meilleure philosophie, les principes les plus 
sûrs, les plus humains, les plus larges ; mais le 
succès lui est promis à une condition, c'est qu'il 
sera le moins ambitieux de pouvoir personnel, 
et que nul ne pourra l'accuser de travailler pour 
lui et ses amis. 

Le parti Gambetta ne présente pas ces chances 
d'avenir, d'abord parce qu'il ne se rattache à au- 
cun corps de doctrines, ensuite parce qu'il s'est 
recruté indifféremment parmi ce qu'il y a de 
plus pur et ce qu'il y a de plus taré, et que dès 
lors les honnêtes gens auront hâte de se séparer 
des bandits et des escrocs. Ceux-ci disparaîtront 
quand l'ordre se fera, mais pour reparaître dans 



PENDANT LA GUERRE 249 

les jours d'agitation et se retrouver coude à 
coude avec les hommes d'honneur, qu'ils traite- 
ront de frères et d'amis, au grand déplaisir de 
ces derniers. Ces éléments antipathiques que 
réunissent les situations violentes sont une 
prompte cause de dégoût et de lassitude *pour 
les hommes qui se respectent. M. Gambetta, 
honnête homme lui-même, éclairé plus tard par 
l'expérience de la vie, sera tellement mortifié du 
noyau qui lui restera, qu'il aura peut-être autant 
de soif de l'obscurité qu'il en a maintenant de la 
lumière. En attendant, nous qui subissons le 
poids de ses fautes et qui le voyons aussi mal 
renseigné sur les chances d'une guerre à ou- 
trance que l'était Napoléon III en déclarant cette 
guerre insensée, nous ne sourions pas à sa for- 
tune présente, et, n'était la politesse, nous ri- 
rions au nez de ceux qui s'en font les adorateurs 
intéressés ou aveuglés. 

C'est un grand malheur que ce Gambetta ne 
soit pas un homme pratique, il eût pu acquérir 
une immense popularité et réunir dans un même 



250 JOURNAL d'un voyageuf. 

sentiment toutes les nuances si tranchées, tà. 
hostiles les unes aux autres, des partisans de la 
république. Au début, nous l'avons tous accueilli 
avec cette ingénuité qui caractérise le tempéra- 
ment national. C'était un homme nouveau, per- 
sonne ne lui en voulait. On avait besoin de 
croire en lui. Il est descendu d'un ballon frisant 
les balles ennemies, incident très-dramatique, 
propre à frapper l'imagination des paysans. Dans 
nos contrées, ils voulaient à peine y croire, tant 
ce voyage leur paraissait fantastique ; à présent, 
le prestige est évanoui. Ils ont ouï dire qu'une 
quantité de ballons tombaient de tous côtés, ils 
ont reçu par cette voie des nouvelles de leurs 
absents, ils ont vu passer dans les airs ces 
étranges messagers. Ils se sont dit que beau- 
coup de Parisiens étaient aussi hardis et aussi 
savants que M. Gambetta, ils ont demandé avec 
une malignité ingénue s'ils venaient pour le 
remplacer. Au début, ils n'ont fait aucune ob- 
jection contre lui. Tout le monde croyait à une 
éclatante revanche ; tout le monde a tout donné. 



PENDANT LA GUERRE 251 

De son côté le dictateur semblait donner des 
preuves de savoir-faire en étouffant avec une 
prudence apparente les insurrections du Midi; 
les modérés se réjouissaient, car les modérés 
ont la haine et la peur des rouges dans des pro- 
portions maladives et tant soit peu furieuses. 
C'est à eux que le vieux Lafayette disait autre- 
fois : 

— Messieurs, je vous trouve enragés de modé- 
ration. 

Les modérés gambettistes sont un peu embar- 
rassés aujourd'hui que la dictature commence à 
casser leurs vitres, le moment étant venu où il 
faut faire flèche de tout bois. Les rouges d'ail- 
leurs sont dans l'armée comme les légitimistes, 
comme les cléricaux, comme les orléanistes. 
Évidemment les rouges sont des hommes comme 
les autres, ils se battent comme les autres, et il 
faudra compter avec leur opinion comme avec 
celle des autres. Ce serait même le moment 
d'une belle fusion, si, par tempérament, les 
rouges n'étaient pas irréconciliables avec tout ce 



252 JOURNAl. 0*UN VOYAGEUR 

qui n'est pas eux7mêmes ; c'est le parti de l'or- 
gueil et de l'infaillibilité. A cet effet, ils ont in- 
venté le mandat impératif que des hommes d'in- 
telligence, Rochefort entre autres, ont cru devoir 
subir, sans s apercevoir que c'était la fin de la 
liberté et l'assassinat de l'intelligence! 

Les rouges! c'est encore un mot vide de sens. 
Il faut le prendre pour ce qu'il est : un drapeau 
d'insurrection ; mais dans les rangs de ce parti 
il y a des hommes de mérite et de talent qui de- 
vraient être à sa tète et le contenir pour lui con- 
server l'avenir, car ce parti en a, n'en déplaise 
aux modérés, c'est même probablement celui 
qui en a le plus, puisqu'il se préoccupe de l'ave- 
nir avec passion, sans tenir compte du présent. 
Qu'on fasse entrer dans ses convictions et dans 
ses mœurs, un peu trop sauvages, le respect 
matériel de la vraie légalité, et, de la confusion 
d'idées folles ou généreuses qu'il exhale pêle- 
mêle, sortiront des vérités qui sont déjà recon- 
nues par beaucoup d'adliérents silencieux, en- 
nemis, non de leurs doctrines, mais de leurs 



PENDANT LA GUERRE 253 

façons d'agir. Une société fondée sur le res- 
pect inviolai)le du principe d'égalité, repré- 
senté par le suffrage universel et par la liberté 
de la presse, n'aurait jamais rien à craindre des 
impatients, puisque leur devise est liberté^ 
égalité : je ne sais s'ils ajoutent fraternité : dans 
ces derniers temps, ils ont perdu par la violence, 
la haine et l'injure, le droit de de se dire nos 
frères. 

N'importe! une société parfaitement soumise 
au régime de l'égalité et préservée des excès par 
la liberté de parler, d'écrire et de voter, aurait 
dès lors le droit de repousser l'agression de ceux 
qui ne se contenteraient pas de pareilles insti- 
tutions, et qui revendiqueraient le droit mons- 
trueux de guerre civile. Il faut que les modérés 
y prennent garde ; si les insurrections éclatent 
parfois sans autre cause que l'ambition de quel- 
ques-uns ou le malaise de plusieurs, il n'en est pas 
de même des révolutions, et les révolutions ont 
toujours pour cause la restriction apportée 
une liberté légitime. Si, par crainte des émeu 

15 



254 JOURNAL d'un voyageur 

tes, la société républicaine laisse porter atteinte 
à la liberté de la parole et de l'association, elle 
fermera la soupape de sûreté, elle ouvrira la 
carrière à de continuelles révolutions. M. Gam- 
betta paraît l'avoir compris en prononçant quel- 
ques bonnes paroles a propos de la liberté des 
journaux dans ce trop long et trop vague dis- 
ecmrs du 1" janvier, dont je me plaignais peut- 
être trop vivement l'autre jour. S'il a cette 
ferme convîetîon que la liberté de la presse doit 
être respectée jusque dans ses excès, s'il désa- 
voue les actes arbitraire* de quelques-uns de ses 
préfets, il respectera sans^ doute également le 
suffrage universel. Ceci ne fera pas le compte 
de tous ses partîsans, mais j'imagine qu'il n'est 
pas homme à sacrifier les principes aux cir- 
constances. 

Je lui souhaite de tie pas perdre la tête à 
l'heure décisive, et je regrette de le voir passer 
à Tétât de fétiche, ce qui est le danger mortel 
pour tous les souverains de ce monde» 



t>EirDAKT LA GUERRE ^55 

1 9 janvier. 

On a des nouvelles de Paris du 16. Le bom- 
bardement nocturne continue. — Nocturne est 
un raffinement. On veut être sûr que les gens 
seront écrasés sous leurs maisons. On assure 
pourtant que le mal n'est pas grand. Lisez qu'A 
n'est peut-être pas proportionné à la quantité 
de projectiles lancés et à la soif de destruction 
qui dévore le saint empereur d'Allemagne; 
mais il est impossible que Paris résiste long- 
temps ainsi, et il est monstrueux que nous le 
laissions résister, quand nous savons que nos 
armées reculent au lieu d'avancer. 

Du côté de Bourbaki, l'espoir s'en va com- 
plètement malgré de brillants faits d'armes qui 
tournent contre nous chaque fois. 

20. 

Nos généraux ne Combattent plus que pour 
jouter. Ils n'ont pas la franchise de d'Aurelle de 
PaladhieSj qui a osé dire la vérité pour sauver 



256 JOURNAL d'un voyageur 

son armée. Ils craignent qu'on ne les accuse de 
lâcheté ou de trahison. La situation est horrible, 
et elle n'est pas sincère ! 

Le temps est doux, on souffre moins à Paris ; 

mais les pauvres ont-ils du charbon pour cuire 

* leurs aliments? — On est surpris qu'ils aient 

■ 

encore des aliments. Pourquoi donc a-t-on 
ajourné l'appel au pays il y a trois mois, sous 
prétexte que Paris ne pouvait supporter vingt 
' et un jours d'armistice sans ravitaillement ? Le 
gouvernement ne savait donc pas ce que Paris 
possédait de vivres à cette époque? Que de 
questions on se fait, qui restent forcément sans 
réponse ! 

Tours est pris par les Prussiens. 

22 et 23. 

Toujours plus triste, toujours plus noir, Paiîs 
toujours bombardé 1 on a le cœur dans un ét£.... 
Quelle morne désespérance î on aurait entvie de 



PENDANT LA GUERRE 257 

* 

prendre une forte dose d'opium pour se rendre 
indifférent par idiotisme. — Non! on n'a pas 
le droit de ne pas souffrir. Il faut savoir, il fau- 
dra se souvenir. Il faut tâcher de comprendre 
à travers les ténèbres dont on nous enveloppe 
systématiquement. A en croire les dépêches of- 
ficielles, nous serions victorieux tous les jours 
et sur tous les points. Si nous avions tué tous 
les morts qu'on nous signale, il y a longtemps 
que l'armée prussienne serait détruite; mais, 
à la fin de toutes les dépèches, on nous glisse 
comme un détail sans importance que nous 
avons perdu encore du terrain. Quel régime 
moral que le compte rendu journalier de cette 
tuerie réciproque ! Il y a des mots atroces qui 
sont passés dans le style officiel : 

— Nos pertes sont insignifiantes^ — nos pertes 
S07itpeu considérables. 

Les jours de désastre, on nous dit avec une 

touchante émotion : 

— Nos pertes sont sensibles 

Mais pour nous consoler on ajoute que celles 



258 • JOURNAL d'un voyageur 

de l'ennemi sont sérieuses, et le pauvre monde 
à l'affût des nouvelles, va se coucher content, 
l'imagination calmée par le rêve de ces cadavres 
qui jonchent la terre de France I 



24 janvier. 

Nos trois corps d*armée sont en retraite. Les 
Prussiens ont Tolirs, Le Mans ; ils auront bien- 
tôt toute la Loire. Ils payent cher leurs avantages, 
ils perdent beaucoup d'hommes. Qu'importe au 
roi Guillaume? l'Allemagne lui en donnera d'au- 
tres. Il la consolera de tout avec le butin, l'Al- 
lemand est positif ; on y perd un frère, un fils, 
mais on reçoit une pendule, c'est une conso- 
lation. 

Paris se bat, sorties héroïques, désespérées. — 
Mon Dieu, mon Dieu ! nous assistons à cela. 
Nous avons donné, nous aussi, nos enfants et 
nos frères. Varus, qu'as-tu fait de nos légions? 

Encore une nomination honteuse dans les 
journaux ; l'impudeur est en progrès. 



PENDANT LA GUERUE 259 



25 janvier. 

Succès de Garibaldi à fiîjoft. ïl y à îk, je ne 
iSàis où, mais sous les ôîdreô du héros de ^Italie, 
un autre Italien moins enfant, moins crédule, 
moins dupe de certains associés, le doux et in- 
trépide FrâpôUi, grand-maître de là hlaçonnè- 
fie italienne, qui, dès le commericemenl de la 
guerre, est venu noua apporter sa science, son 
dévouement, sa bravoure. Personne ttfe p&rle de 
lui, c'est à peine si un journal Ta nommé. Il 
n'a pas écrit une ligne, il ne s'est même pas 
rappelé à ses amis. Modeste, pur et humain 
comme Barbes, il agit et s'effece^ — ^t il y à eu 
dans certains journaux des éloges pour de ceb* 
tains éhontés qu'on a nommés à de hauts gra- 
des en dépit des avertissements de la pressé 
mieux renseignée. Malheur! tout est souillé^ 
tout tombe en dissolution. Le mépris de l'opl* 
mon semble érigé en système. 



260 JOURNAL d'un voyageur 



26 janvier. 

Encore une levée, celle des conscrits par aur 
ticipation. On a des hommes à n'en savoir que 
faire, des hommes qu'il faut payer et nourrir, 
et qui seront à peine bons pour se battre dans 
six mois; ils ne le seront jamais, si on con- 
tinue à ne pas les exercer et à ne les armer 
qu'au moment de les conduire au feu. Mon troi- 
sième petit-neveu vient de s'engager. 



27. 

Visites déjeunes officiers de mobilisés, enfants 
de nos amis du Gard. Ils sont en garnison dans 
le pays on ne peut plus mal, et né faisant abso- 
lument rien, comme les autres. Ghâteauroux 
regorge de troupes de toutes armes qui vont 
et viennent, on ne saura certainement jamais 
pourquoi. A La Châtre, on a de temps en 
temps un passage annoncé; on commande le 



PENDANT LA GUERRE 261 

pain, il reste au compte des boulangers. L'ia- 
tendance a toujours un règlement qui lui .défend 
de payer. D'autres fois la troupe arrive à Tim- 
proviste, on n'a reçu aucun avis, le pain man- 
que. Heureusement les habitants de La Châtre 
pratiquent l'hospitalité d'une manière admira- 
ble ; ils donnent le pain, la soupe, le vin, la 
viande à discrétion : ils coucheraient sur la 
paille plutôt que de ne pas donner de lit à leur 
hôte. Ils n'ont pas été épuisés; mais dans les 

villes à bout de ressources les jeunes troupes 

* 
souffrent parfois cruellement, et on s'étonne de 

leur résignation. Le découragement s'en mêle. 
Subir tous les maux d'une armée en campagne 
et ne recevoir depuis trois et quatre mois au- 
cune instruction militaire, c'est une étrange 
manière de servir son pays en l'épuisant et 
s'épuisant soi-même. 

Un peu de fantaisie vient égayer un instant 
notre soirée, c'est une histoire qui court le 
pays. Trois Prussiens (toujours trois!) ont en- 
vahi le département, c'est-à-dire qu'ils en ont 

15. 



262 JOURNAL d'un voyageur 

franchi la limite pour demander de la bière et 
du tabac dans un cabaret. De plus, ils ont de- 
mandé le nom de la localité. En apprenant qu'ils 
étaient dans l'Indre, ils se sont retirés en toute 
hâte, disant qu'il leur était défendu d'y entrer, 
et que ce département ne serait pas envahi à 
cause du château de Valençay, le duc ayant 
obtenu de la Prusse, où ses enfants sont au 
service du roi, qu'on respecterait ses propriétés. 

Il y a déjà quelque temps que cette histoire 
court dans nos villages. Les habitants de Valen^ 
çay ont dit que si tes Prussiens respectaient 
seulement les biens de leur seigneur et rava- 
geaient ceux du paysan, ils brûleraient le châ- 
teau. 

Il y a quelque chose qu'on dit être vrdi au 
fond de ce roman, c'est que le duc de Valençay 
aurait écrit de Berlin à son intendant d'emballer 
et de faire partir les objets précieux, et que, peu 
après, il aurait donné l'ordre de tout laisser en 
place. Qu'on lui ait promis en Prusse» de respec- 
ter son domaine seigneurial, cela ert ÎQlt pos- 



• PENDANT LA GUERRE 263 

sible ; mais que cette promesse se soit étendue 
au département, c'est ce que nous ne Croirons 
jamais, malgré la confiance qu'elle inspire Mx 
amateurs de merveilleux. 

28 janvier. 

Lettres de Paris du 15. Morère est bien vivant, 
Dieu merci ! Par une chance inespérée, à cette 
date nous n'avions ni morts ni malades parmi 
nos amis ; mais depuis * treize jours de bombar- 
dement, de froid et peut-être de famine de plus! 
— Mon bon Plan chut m'écrit quHl mange sa pail- 
lasse^ c'est-à-dire que le pain de Paris est fait 
de paille hachée. Il me donne des nouvelles de 
tous ceux qui m'intéressent. Il m'en donne aussi 
de mon pied-à-terre de Paris, qui a reçu un 
obus dans les reins. Le 15, on jouait François 
le Champi au profit d'une ambulance. Cette 
pièce, jouée pflur la première fois en 49, sous 
la République,'^a la singulière destinée d*étre 
jouée encore sous le bombardement. Une bôN 
geriel 



264 JOURNAL d'un voyageur 

Mes pauvres amis sont héroïques, ils ne veu- 
lent pas se plaindre, ils ne veulent souffrir de 
rien. J'ai des nouvelles des Lambert. Leur cher 
petit enfant mord à belles dents dans les mets 
les plus étranges. On a été forcé de l'emporter 
la nuit dans un autre quartier. Les bombes leur 
sifflaient aux oreilles. Berton, père et fils, ont été 
de toutes les sorties comme volontaires. D'autres 
excellents, artistçs sont aussi sur la brèche, les 
hommes aux remparts, les femmes aux ambu- 
lances. Tous sont déjà habitués aux obus et les 
méprisent. Les gamins courent après. Paris est 
admirable, on est fier de lui ! 



28 au soir. 

Mais les exaltés veulent le mater, le livrer 
peut-être. 11 y a encore eu une tentative contre 
l'Hôtel-de-Ville, et cette fois des gardes natio- 
naux insurgés ont tiré sur leurs concitoyens. Ce 
parti, si c'en est un, se suicide. De telles provo- 
cations dans un pareil moment sont criminelles 



PENDANT LA GUERRE 265 

et la première pensée qui se présente à Tesprit 
est qu'elles sont payées par la Prusse. On saura 
plus tard si ce sont des fous ou des traîtres. 
Quels qu'ils soient, ils tuent, ils provoquent la 
tuerie : ce ne sont pas des Français, ou ce ne 
sont pas des hommes. 

On parle d'armistice et même de capitulation. 
Ces émeutes rendent peut-être la catastrophé 
inévitable. Les journaux anglais annoncent la fin 
de la guerre. Le gouvernement de Bordeaux 
s'en émeut et nous défend d'y croire. Ne lui en 
déplaise, nous, n'y croyons que trop. La misère 
doit sévir à Paris. On a beau nous le cacher, nos 
amis ont beau nous le dissimuler, cela devient 
évident. Le bois manque, le pain va manquer. 
L'exaltation des clubs va servir de prétexte à ce 
qui reste de bandits à Paris, — et il en reste 
toujours, — pour piller les vivres et peut-être 
les maisons. La majorité de la garde nationale 
paraît irritée et blâme la douceur du général 
Trochu. Le général Vinoy est nommé gouverneur 
de Paris à sa place. Est-ce Ténergie, est-ce la 



266 , JOURNAL d'un voyagèdr 

patience qui peuvent sauver une pareille situa- 
tion?— Elle est sans exemple dans Thistoire. 
Les Prussiens sont-ils appelés à la résoudre en 
brûlant Paris? On ne ferme pas Toeil de la nuit, 
on voudrait être mort jusqu'à demain, — et 
peut-être que demain ce sera pire ! 



DimaDche 29 janvier. 

C'en esif fait! Paris a capitulé, bien qu'on ne 
prononce pas encore ce mot-là. Un armistice est 
signé pour vingt et un jours. Convocation d'une 
assemblée de députés à Bordeaux : c'est Jules 
Favre qui a traité à Versailles. On va procéder à 
la hâte aux élections. On ne sait rien de plus. Y 
aura-t-il ravitaillement pour le pauvre Paris af- 
famé? car il est affamé, la chose est claire à pré- 
sent! La paix sortira-t-elle de cette suspension 
d'armes? Pourrons-nous communiquer avec 
Paris? A quelles conditions a-ton obtenu ce 
sursis au bombardement ? Il est impossible que 
l'ennemi n'ait pas exigé la reddition d'un ou de 



PENDANT LA GUERRE 267 

plusieurs forts. Il n'y a pas d'illusion à conser- 
ver. Cela devait finir ainsi 1 L'émeute a dû être 
plus grave qu'on ne Ta avoué. Les Prussiens 
en profitent. Malheureux agitateurs ! que le dé- 
sastre, la honte et le désespoir du pays vous 
étouffent, si vous avez une conscience! 

Le désordre et le dégoût où Ton a jeté la 
France rendaient notre perte inévitable. Mais 
fallait-il laisser dire à nos ennemis : 

— Ce peuple insensé se livre lui-même ! Los 
haines qui le divisent ont fait plus que nos bou*- 
lets, plus que la famine elle-même ! 

Ahl mécontents de Paris, vous qui accusez 
vos chefs de trahison, et vous aussi qui les 
abandonnez parce qu'ils veulent épargner la vie 
des émeutiers, si les choses sont comme elles 
paraissent, vous êtes tous bien coupables, mais 
si malheureux qu'on vous plaint tous et qu'on 
tâchera d'arracher de son cœur cette page de 
votre histoire pour ne se rappeler que cinq mois 
de patience, d'union, d'héroïsme véritable! 

On vous plaint et on vous aime tous quand 



208 JOURNAL D*UN VOYAGEUR 

même : vous n'êtes plus écrasés par les bombes, 
vos pauvres enfants vont avoir du pain. On 
respire en dépit d'une douleur profonde, et on 
veut la paix, — oui, la paix au prix de notre 
dernier écu, pourvu que vous échappiez à cette 
torture ! Quant à moi, il était au-dessus de mes 
forces de la contempler plus longtemps, et 
j'avoue qu'en ce moment je suis irritée contre 
ceux qui reprochent à votre gouvernement 
d'avoir cédé devant- l'horreur de vos souffran- 
ces. On réfléchira demain, aujourd'hui on pleure 
et on aime : arrière ceux qui maudissent! 



Janvier, 

A présent nous savons pourquoi Pans a dû 
subir si brusquement son sort. Encore une fois 
nous n'avons plus d'armée! Tandis que celles 
de l'Ouest et du Nord sont en retraite, celle de 
l'Est est en déroute. Le malheureux Bourbaki, 
harcelé, dit-on, par les exigences, les soupçons 
et les reproches de la dictature de Bordeaux, 



PENDANT LA GUERRE 269 

s'est brûlé la cervelle. Aucune dépêche ne nous 
en a informés, les journaux que nous pouvons 
nous procurer le disent timidement dans un 
entrefilet. Mais on le sait trop à Versailles, et 
devant l'évidence Jules Favre a dû perdre tout 
espoir. 

Ce nouveau drame est navrant. Celui-là ne 
trahissait pas qui s'est tué pour ne pas survivre 
à la défaite ! 



31 janvier. 

Dépêche officielle. — Aleajacta est ! La dicta- 
ture de Bordeaux rompt avec celle de Paris. Il 
ne lui manquait plus, après avoir livré par ses 
fautes la France aux Prussiens, que d'y provoquer 
la guerre civile, par une révolte ouverte contre 
le gouvernement dont il est le délégué ! Peuple, 
tu te souviendras peut-être cette fois de ce qu'il 
faut 'attendre des pouvoirs irresponsables! Tu 
en as sanctionné un qui t'a jeté dans cet abîme, 
tu en as subi un autre que tu n'avais pas sanc- 



270 JOURNAL d'un voyageur 

tionné du tout et qui t'y plonge plus avant, grâce 
au souverain mépris de tes droits» Deux ma- 
lades, un somnambule et un épileptique, vien- 
nent de consommer ta perte. Relève-toi, si tu 
peux ! 

tt L'occupation des forts de Paris par les 
Prussiens, dit cette curieuse dépêche, semble in- 
diquer que la capitale a été rendue en tant que 
place forte. La convention qui est intervenue 
semble avoir surtout pour objet la formation et 
la nomination d'une assemblée. 

a La politique soutenue et pratiquée par le 
ministre de l'intérieur et de la guerre est tou- 
jours la même : guerre à outrance^ résistance 
jusqu'à complet épuisement! » 

Entends-tu et comprends-tu, pauvre peuple ? 
Le complet épuisement est prévu, inévitable, et 
le voilà décrété 1 

a Employez donc toute votre énergie, dit la 
dépêche en s'adressant à ses préfets» à mainte- 
nir le moral des populations ! » 

Le moyen est subUme ! Promettez-leur le com- 



PENflAWT L\ GUERRE 271 

j^let épuisement ! Voilà tout m que vous avez à 
leur offrir. Eh bi^n î c'est déjà fait. Vous avez 
tout prisj, et cela ne vous a servi à rien. Il faut 
aviser au moyen de vider deux fois chaque 
bourse vide et de tuer une seconde fois chaque 
homme mort ! 

Viennent ensuite des ordres relatifs à la dis- 
cipline* 

« Les troupes devront être exercées tous les 
jours pendant de longues heures pour s'a- 
guerrir» » 

Il est temps d'y songer, à présent que celles 
qui savaient se battre sont prisonnières ou cer- 
nées, et que celles qui ne savent rien sont dé- 
moralisées par l'inaction et décimées par les 
maladies ! Ferez- vous repousser les pieds gelés 
que la gangrène a fait tomber dans vos campe- 
ments infects? Ressusciterez-vous les infirmes, 
les phthisiques, les mourants que vous avez fait 
partir et qui sont morts au bout de vingt-quatre 
heures ? Rétablirez-vous la discipline dont vous 
vous êtes préoccupé tout récemment et que vous 



272 JOURNAL d'on voyageur 

avez laissée périr comme une chose dont Pelé- 
ment civil n'avait aucun besoin ? 

Mais voici le couronnement du mépris pour 
les droits de la nation : Après avoir décrété la 
guerre à outrance, le ministre de l'intérieur et 
de la guerre, l'homme qui n'a pas reculé devant 
cette double tâche, ajoute : 

— Enfin^ il rCest pas jusqiiattx élections qui 
ne puissent et ne doivent être mises à profit. 

Et puis, tout de suite, vient l'ordre d'imposer 
la volonté gouvernementale, j'allais dire impé^ 
riale, aux électeurs de la France. 

— Ce quHl faut k la. France, c'est une assem- 
blée qui veuille la guerre et soit décidée à tout. 

a Le membre du gouvernement qui est attendu 
arrivera sans doute demain matin. Le ministre ^ 

m 

— c'est de lui-»mème que parle M. Gambetta, — 
le ministre s'est fixé un délai qui expire démain à 
trois heures, » 

C'est-à-dire que, si l'on tarde à lui céder, il . 
passera outre et régnera seul. Le tout finit par 
un refrain de cantate : 



PENDANT LA GUERllE 273 

— Donc, patience ! fermeté ! courage ! union 
et discipline! 

Voilà comme M. Gambetta entend ces choses! 
Quand il a apposé beaucoup de points d'excla- 
mation au bas de ses dépèches et circulaires, il 
croit avoir sauvé la patrie. 

Nous voilà bien et dûment avertis que Paris 
ne compte pas, que c'est une place forte comme 
une autre, qu'on peut ne pas s'en soucier et 
continuer Vépuisement rêvé par la grande âme 
du ministre pendant que l'ennemi, maître des 
forts, réduira en cendre la capitale du monde 
civilisé. Il n'entre pas dans la politique, si. mo-, 
destement suivie et pratiquée par le ministre^ de 
s'apitoyer sur une ville qui a eu la lâcheté de 
succomber sans son aveu ! 

Ce déplorable enivrement d'orgueil qui con- 
duit un homme, fort peu guerrier, à la férocité 
froide et raisonnée, est une note à prendre et à 
retenir. Voilà ce que le pouvoir absolu fait de 
nous ! Dépéchez-vous de vous donner des maî- 
tres, pauvres moutons du Berry! 



2lll JOURNAL D*UN VOYAGEOR 



1er février. 

Aujourd'hui îe ministre refait sa thèse, ft 
change de ton à Féganî de Paris. (Test mie ville 
sublime, qui ne s'est défendue que pour M don- 
ner le temps de- saurer la France, eî il nous 
assure qu'elle est sauvée, vu qu'il a formé « des 
armées feunes^ encore y mais auxquelles il n'a 
manqué jusqu^à présent qtie la solidité qu^on 
n'acquiert qu!à la longue. » 

Il absout Paris, mais il accuse îe gouverne^ 
ment de Paris, dont apparemment iï ne relève 
plus. 

— On a signé à notre insu, sans nous^ avertir , 
sans nous consulter, un armistice dont nous^ if avons 
connu que tardvûement ta coupable tégèretè^ qui 
livre aux troupes prussfennes^ desr dépurtemeitts" 
occupés par nos soldats^ et qui nous' impose V'obK^ 
galion de rester trois semaines att repos pouf- 
réunir y dam les tristes circonstmcesoû se trouvé 
le pays y une assemblée nationate. Gependartt 



PENDANT. LA GUERRE 275 

persmine ne vient de Paris, et it faut agir. 

On s'imagine qu*après avoir ainsi tancé la lé- 
gèreté coupable de son gouvernement, le ministre 
va lui résister? Il l'avait annoncé hier, il s'était 
fixé un délai. Le délai est expiré, et il n'ose ! Il 
va obéir et s'occuper d'avoir une assemblée 
vraiment nationale. Pardonnons-lui une heure 
4'égarement, passoa^lui encore cette proclama- 
tion illisible, impertinente, énigmatique. Espé* 
rons qu'il n'aura pas de candidats officiels, bien 
qu'il semble nous y préparer. Espérons. que,pour 
la première fois depuis une vingtaine d'années, le 
suffrage universel sera entièrement libre, et que 
nous pourrons y voir l'expression de la volonté 
de la France. 

Ce. retaf d du délégué 4c Paris, qui offense et 
irrite le délégué de Bordeaux, nous inquiète, 
nous autres. Paris aurait-il refusé de capituler 
malgré l'occupation des. forts ? Paris croit-il env 
eore que nos armées sont à dix lieues de son en- 
ceinte? On l'a nourri des mensonges du dehors, 
et c'est là un véritable crime. Nos anxiétés re- 



276 JOURNAL d'un voyageur 

doublent. Peut-être qu'au lieu de manger on 
s'égorge. — Le ravitaillement s'opère pourtant, 
et on annonce qu'on peut écrire des lettres ou- 
vertes et envoyer des denrées. 



2 février. 

J'ai écrit quinze lettres, arriveront-elles? — Il 
fait un temps délicieux; j'ai écrit la fenêtre ou- 
verte. Les bourgeons commencent à se montrer, 
le perce-neige sort du gazon ses jolies clochettes 
blanches rayées de vert. Les moutons sont dans 
le pré du jardin, mes petites-filles les gardent en 
imitant, à s'y tromper, les cris et appels consa- 
crés des bergères du pays. Ce serait une douce 
et heureuse journée, s'il y avait encore de ces 
journées-là; mais le parti Gambetta nous en 
promet encore de bien noires. Il a pris le mot 
d'ordre ; il veut la guerre à outrance et le com- 
plet épuisement. Pour quelques-uns, c'est encore 
quelques mois de pouvoir; pour les désinté- 
ressés, c'est la satisfaction sotte d'appartenir ^u 



PENDANT LA GUERRE 27'7 

parti qui domine la situation et fait trembler la 
volaille, c'est-à-dire les timides du parti opposé ; 

— mais le paysan et l'ouvrier ne tremblent pas 
tant qu'on se l'imagine ! Le paysan surtout est 

* très-calme, il sourit et se prépare à voter, quoi? 

— La paix à outrance peut-être ; on l'y provoque 
en le traitant de lâche et d'idiot. L'autre jour, 
un vieux disait : 

— Us s'y prennent comme ça? On leur fera 
voir qu'on n'attrape pas les mouches avec du 
vinaigre. 

Ce qu'il y a de certain, c'est qu'ils se pronon- 
ceront ici en masse contre le complet épuise- 
ment, et ils n'auront pas tort. 

— Avec quoi, disent-ils, nourrira-t-on ceux 
que l'ennemi a ravagés^ si on ravage le reste ? 

Us n'ignorent pas que les provinces défendues 
souffrent autant des nationaux que des ennemis, 
et, comme le vol des prétendus fournisseurs et 
le pillage des prétendus francs-tireurs entrent à 
présent sans restriction et sans limite dans nos 
prétendus moyens de défense, ils ne veulent 

16 



278 JOURNAL d'un votageor 

plus se défendre avec un gotrvemement qui ne 
les préserve de rien et les menace de tout 



Vendredi '6 février. 

Le mai augmente. La menace se dessine. Le 
ministre de Bordeaux décrète de son chef des 

4 

incompatibilités que la République ne dpit pas 
connaître. Il exclut non-seulement de l'éligibilité 

les membres de toutes les familles déchues du 

t. 

trône, mais encore les anciens candidats officiels, 
les anciens préfets de l'Empire, auxquels, par 
une logique d'un nouveau genre, il substitue les 
siens. On ne pourra pas élire les préfets d*il y a 
six mois ; en revanche, on pourra élire les préfets 
actuellement en fonctions î C'est le coup d*Êtat 
de la folie ; il y a des gens pour l'admirer et en 
accepter les conséquences. -^ Que fait donc le 
gouvernement de Paris, qui, on le sait^ ne veut 
pas accepter cette modification à la première, à 
la plus sacrée des lois républicaines? L'ennemi 
i'empéche-t-il de communiquer avec la déléga- 



PENDANT m GUERRE 279 

lion? Ce serait de la part de M., de Bismarck une 
nouvelle et sanglante perfidie que de vouloir ou- 
trager et avilir le suffrage universel. 
Beaucoup de préfets n'oseront pas, j'espère, 
* afficher l'outrage au peuple sur les murs des 
villes. Ce serait le signal de grands désordres. 
Les maires ne l'oseront pas dans les campagnes. 
Dieu nous préserve des colères de la réaction, si 
stupidement provoquées et si cruellement aveu- 
gles quand elles prennent leur revanche ! Que la 
soupape de sûreté s'ouvre vite, que le gouver* 
nement de Paris répare la faute de son ex-col^- 
lègue, et que le peuple vote librement! Tout est 
perdu sans cela. Une guerre civile, et c'est main- 
tenant que la paix avec l'étranger devient à ja- 
mais honteuse pour la France. 



Vendredi soir. 

Enfin ! Jules Simon est arrivé à Bordeaux avec 
un décret signé de tous les membres du gou- 
vernement de Paris, donnant un démenti formel 



2S0 iôURNAL d'un voyageur 

I 

aux prétentions du délégué. Se prononcera-t-il 
aussi contre la mesure qui vient de faire un si 
grand scandale, et dont le ministre de la justice 
a endossé la cruelle responsabilité? L'atteinte 
portée ces jours-ci à l'inamovibilité de la magis- 
trature a été pour nous, qui aimons et respectons 
€rémieux, une douloureuse stupéfaction. Certes 
les magistrats frappés par cette mesure n'ont pas 
nos sympathies; mais détruire un principe pour 
punir quelques coupables, et se résoudre à un 
tel acte au moment de perdre le pouvoir, c'est 
inexplicable de la part d'un homme dont l'intel- 
ligence et la droiture d'intentions n'ont jamais 
été mises en doute, que je sache. Que s'est-il 
donc passé? Cette verte vieillesse s'est-elle af- 
faissée tout d'un coup sous la pression des 
exaltés? 

Le parti Gambetta était donc fermement con- 
vaincu que la guerre commençait, qu'il fallait 
entrer dans la voie des grajides mesures dicta- 
toriales pour donner un nouvel élan à la France, 
et qu'on avait un an de lutte acharnée, ou une 



PENDANT LA GUERRE * 281 

prochaine série de grandes victoires pour arriver 
au consulat? 

A Paris, on est triste, mais résigné ; il n'y a 
pas eu le moindre trouble, bien qu'on Tait beau- 
coup donné à entendre pour nous effrayer. Il y 
a un système à la fois réactionnaire et républi- 
cain pour nous brouiller avec Paris ; les meneurs 
des deux partis s'y acharnent. 

Nous apprenons enfin que l'armée de Bour- 
baki a passé en Suisse au moment d'être cernée 
et détruite. L'ignorait-on à Bordeaux? A coup 
sûr, M. de Bismarck ne l'a pas laissé ignorer à 
Paris. 

Le pauvre général Bourbaki n'est pas mort, 
bien qu'il se soit mis réellement une balle dans 
la tête. Les uns disent qu'il est légèrement 
blessé, d'autres qu'il l'est mortellement. Quoi 
qu'il en soit, il a voulu mourir; c'est le seul 
général qui ait manqué de philosophie devant 
la défaite. Tous les autres se portent bien. Tant 
mieux pour ceux qui se sont bien battus ! 



ic. 



282 JOURNAL D'UN VOYAGEUR 



i février. 

Les feuilles poussent aux arbres, mais nos 
beaux blés sont rentrés sous terre. La campagne, 
si charmante chez nous en cette saison, est d*un 
ton affreux. Des espaces immenses sont rasés 
par la gelée. Il est dit que nous perdrons tout, 
même l'espérance. M. de Bismark nous envoie 
des dépêches ! Il déclare qu'il h'admet pas les 
incompatibilités de M. Gambetta. C'est lui qui nous 
protège contre notre gouvernement. C'est la 
scène grotesque passant à travers le drame 
sombre. 

• Lettres du Midi. Us sont effrayés. Le coup 
d^État les menace, disent-ils, de grands malheurs. 
Beaucoup de bons républicains vont voter pour 
les conservateurs. C'est une combinaison for- 
tuite amenée par la situation. 

Ici tout se passera en douceur comme de cou- 
tume, mais la liste républicaine aura si peu de 
yoix que le parti Gambetta payera cher la faute 



PENDANT LA GUERRE 283 

de son chef» Il y a là des noms aimés; mais, 
pour défendre le système qu'ils s'obstinent à re- 
présenter, il faudrait fausser sa propre con- 
science, et peu de gens estimables s'y décideront. • 
Il y en aura pourtant; il y a toujours des politi- 
ques ptws qui font bon marché de leurs scru- 
pules et de leurs répugnances pour obéir à un 
système convenu ; c'est même cela qu'ils appel- 
lent la conduitepolitiqtie. J'avoue que j'ai toujours 
eu de l'aversion pour cette stratégie de transac- 
tion. 

Dans sa proclamation dernière, M. Gambetta 
disait, en finissant, une parole énigmatique : 

— Pour atteindre ce but sacré (la guerre à ou- 
trance représentée par le choix des candidats), il " 
faut y dévouer nos cœurs, nos volontés, notre 
rie, et, sacrifice difficile peut-^tre, laisser là nos 
préférences. Aux armes ! aux armes ! etc. 

Le parti entend sans doute son chef à demi- 
mot. Pour nous, simples mortels sans malice, 
nous nous posons des questions devant le texte 
mystérieux. Ne serait-ce pas l'annonce d'une évo- 



284 JOURNAL d'un voyaoeur 

lution politique comme celle de ces républicainis 
du Midi qui m'écrivaient hier : 
« Devant Tennemi du suffrage universel, nous 
* passerons à l'ennemi de l'ennemi !» 

M. Gambetta, passant à l'alliance avec les 
rouges qu'il a contenus jusqu'ici dans les villes 
agitées par eux, serait plus logique ; jusqu'ici ses 
préférences ont été pour ses confrères de Paris 
qui lui ont confié nos destinées, faisant en cela, 
^elon nous, acte d'énorme légèreté. A présent, le 
dictateur va sans doute donner sa confiance et 
son appui aux ennemis d'hier, et je ne vois pas 
pourquoi ils ne s'entendraient pas, puisqu'ils 
sont aussi friands que lui de dictature et de 
coups d'État. 



5 février. 

Ni lettres, ni journaux pour personne ; on est 
en si grande défiance qu'on croit ce silence 
commandé. On s'inquiète de ce qui se passe à 
Bordeaux entre Jules Simon et la dictature. 



PENDANT LA GUFRRE 285 



o. 



Pas plus de nouvelles qu'hier ; nous n'avons 
que les journaux d'avant-hier, qui disent que 
l'armistice, mal réglé ou mal compris, a amené 
de nouveaux malheurs pour nos troupes. Nous 
sommes inquiets d'une partie de nos mobilisés 
qui a été conduite au feu, comme nous le redou- 
tions, sans avoir appris à tenir un fusil, et qui 
s'est trouvée à l'affaire de la reprise du faubourg 
de Blois. Ils s'y sont jetés comme des fous, tra- 
versant la Loire en désordre sur un pont miné, 
tombant dans la rivière, sortant de là en riant 
pour aller droit aux Prussiens embusqués dans 
les maisons, tirant au hasard leurs mauvais fusils 
qui éclataient dans leurs mains, et vers le soir se 
tuant les uns les autres faute de se reconnaître 
et faute de direction. Le lendemain, nos pauvres 
enfants étaient cernés ; la retraite leur était abso- 
lument coupée, et ils attendaient l'écrasement 
final lorsque, après six heures d'attente dans la 



286 JOURNAL D*UN VOYAGEUR 

boue, l'arme au pied, leur colonel fut obligé de 
leur laisser connaître l'armistice, mais en leur 
déclarant qu'il ne l'acceptait pas. Si Gambetta 
dure, ce colonel intelligent sera décoré ou gé- 
néral. — Avec de tels chefs, Yépuisement désiré 
ira vite, et le pouvoir de ceux qui sacrifient ainsi 
la jeunesse d'un pays ne sera pas d'aussi longue , 
durée qu'ils l'espèrent 

Mardi 7 février. 

On raconte enfin la lutte entjre Jules Simoii et 
M. Gambetta; elle a été vive, et tous les journaux 
qui se sont permis de publier le décret du gou- 
vernement de Paris relatif à la liberté des élec- 
tions ont été saisis à Bordeaux, Le coup d'État 
est complet ! 

Une lettre nous apprend ce 3oir que Jules 
Simon l'emporte, qu'il a dû montrer une fermeté 
qui n'a pas été sans péril pour lui, que M. Gam- 
betta se décide à donner sa démission, et que 
le décret de Paris qui annule le sien sera publié 
demain. 



PENDANT LA GUERRE 287 

Demain ! c'est lé jour du vote f On aura com- 
mencé à voter, et dans beaucoup de localités on 
aura fini de voter sans savoir qu'on est libre de 
choisir son candidat ; mais en revanche les pré- 
fets en fonctions pourront être élus dans les 
localités qu'ils administrent encore. On promène 
déjà partout des listes officielles qu'on appelle 
listes républicaines. Ainsi le premier appel au 
peuple fait par cette république-là aura suivi la 
forme impériale et admis des incompatibilités 
inconnues sous l'empire. C'est une honte! mais 
qu'elle retombe sur ceux qui l'acceptent! 

Rendons justice au gouvernement de Paris, il 
a fait cette fois son devoir autant qu'il l'a pu, et 
oublions vite ce mauvais rêve d'un coup de 
dictature avorté. Le vote sera libre quand même, 
grâce â la ferme volonté que montrent les 
masses d'exercer leur droit dans toute son 

étendue. 

11 y a ici diverses lîstes de conciliation qui ne 
huiront pas à la priiiCipale, la liste dite libérale, 
celle de la paixj comme l'appellent les paysans. 



288 JOURNAL D*U]M VOYAGEUR 

L'autre, c'est celle de la guerre. Ils ne s'y trom- 
peront pas. 

Aucun symptôme de bonapartisme ni de clé- 
ricalisme dans les esprits autour de nous. Je ne 
connais aucun des candidats qui représentent 
pour eux le vote pour la paix ; je vis cloîtrée, je 
ne vois même presque jamais les paysans de la 
nouvelle génération. 

Us ont beaucoup grandi en fierté et en bien- 
être, ces paysans de vingt à quarante ans; ils ne 
demandent jamais rien. Quand on les rencontre» 
ils n'ôtent plus leur chapeau. S'ils vous connais- 
sent, ils viennent à vous et vous tendent la main. 
Tous les étrangers qui s'arrêtent chez nous sont 
frappés de leur bonne tenue, de leur aménité et 
de l'aisance simple, amicale et polie de leur atti- 
Uide. Vis-à-vis des personnes qu'ils estiment, ils 
sont, comme leurs pères, des modèles de savoir- 
vivre ; mais plus que leurs pères, qui en avaient 
déjà le sentiment, iis ont la notion et la volonté 
de l'égalité : c'est le droit de suffrage qui leur a 
fait monter cet échelon. Ceux qui les traitent 



PENDANT LA GUERRE 289 

tout bas de brutes n'oseraient les braver ouver- 
tement. Il n'y ferait pas bon. 

Il y a bien eu quelques menaces dans quel- 
ques communes d'alentour. Dans la nôtre et 
dans les plus voisines, nous savons qu'il y a eu 
accord et engagement pris d'observer le plus 
grand calme, de n'échanger avec personne un 
seul mot irrité ou irritant, de ne pas s'enivrer, 
de partir tous ensemble et de revenir de même, 
sans se mêler à aucune querelle, à aucune dis- 
cussion. Ils ont tous leur bulletin en poche. 
Ceux qui ne savent pas lire connaissent au moins 
certaines lettres qui les guident, ou, s'ils ne les 
connaissent pas, ils en remarquent la forme et 
l'arrangement avec la sûreté d'observation qui 
aide le sauvage à retrouver sa direction dans la 
forêt vierge. Ils ne disent jamais chez nous 
d'avance pour qui ils voteront, ils se soucient 
fort peu des noms propres à l'heure qu'il est. 
Ils ne connaissent pas plus que moi les candidats 
qui passent pour représenter leur opinion. S'ils 
font quelques questions, c'est sur la profession 

17 



290 JOURNAL d'un voyageur 

et la situation des candidats ; le mot avoeaî les 
met en défiance. Apocat est une injure au iril- 
lage. Ils aiment les gros industriels, les agricul- 
teurs éclairés, en général tous ceux qui réus- 
sissent dans leurs entreprises. Us rejettent 
certains noms qu'ils aiment personnellement esi 
disant : 

— Que voulez- vous? il n'a pas su faire ses 
affaires, il ne saurait pas faire celles des autres! 

Et ceci est une question d'ordre, d'économie, 
de sagesse et d'intelligence, ce n'est pas une 
question de clocher. Le paysan n'a rien à gagner 
efeez nous au changement de personnes. Étant 
d'un des départ^nents les plus noirs sur la carte 
de l*instruction, il est au moins préservé dé 
l'ambition par son ignorance. 11 n'aspire à aucun 
OTiploi, il sait qu'il n'y en a pas pour qui ne sait 
pas lire. H ne désire pas sortir de son pays, oii 
>1 est propriétaire, c'est-à-dire un citoyen égal 
aux autres, pour aller dans des villes ou son 
Ignorance le placerait au-dessous de beaucoup 
d'autres. L'instruction partielle n'a d'ailleurs pas 



!»ENDANT LA GUERRE 291 

toujours de bons résultats, elle détache Thomme 
de son état et de son milieu parce qu'elle le dif- 
férencie de ses égaux. Il faut qu'elle soit donnée 
à tous pour être un bien commun dont personne 
n*ait lieu d'abuser. 

Enfin ! nous verrons demain si tout se passera 
sans désordre et sans vexation. On est très-bon 
dans notre pays, et nous avons un excellent 

sous-préfet, qui, sous l'Empire tout comme au- 
jourd'hui, a professé et professe un grand res- 
pect pour la liberté des opinions. Si on se que- 
relle, ce ne sera pas sa faute. 

Un de nos mobilisés a écrit ; malgré l'armis^ 
tice, ils couchent plus que jamais dans la boue, 
et malgré l'espoir et l'annonce de la reprise pro^ 
chaîne des hostilités, moins que jamais on ne 
les exerce. Il y a eu des morts et des blessés, il 
y a surtout des malades. Un médecin de La 
Châtre, le docteur Boursault^ malgré son âge 
. assez avancé et sa fortune assez médiocre, s'est 
attaché gratuitement au service dil bataillon. 
Je donnerais beaucoup pour être sôre qiie îé 



292 JOURNAL d'un VOYAGEUR' 

dictateur a donné sa démission. Je commençais 
à le haïr pour avoir fait tant souffrir et mourir 
inutilement. Ses adorateurs m'irritaient en me 
répétant qu'il nous a sauvé l'honneur. Notre 

* 

honneur se serait fort bien sauvé sans lui. La 
France n'est pas si lâche qu'il lui faille avoir un 
professeur de courage et de dévouement devant 
l'ennemi. Tous les partis ont eu des héros dans 
cette guerre, tous les contingents ont fourni des 
martyrs. Nous avons bien le droit de maudire 
celui qui s'est présenté comme capable de nous 
mener à la victoire et qui ne nous a menés qu'au 
désespoir. Nous avions le droit de Itii demander 
un peu de génie, il n'a même pas eu de bon 
sens. 

Que Dieu lui pardonne ! Je vais me dépécher 
de l'oublier, car la colère et la méfiance compo- 
sent un milieu où je ne vivrais pas mieux qu'un 
poisson sur un arbre. Ceux qui ne sont pas con- 
tents du dictateur disent qu'il aura des comptes 
sévères à rendre à la France, et que son avenir 
n'est pas riant. Je souhaite qu'on le laisse tran- 



PENDANT LA GUERRE 293 

quille. S'il faut qu*une enquête se fasse sur sa 
probité, que je ne révoque point en doute — les 
exaltés ne sont pas cupides — dès qu'il se sera 
justifié, qu'on lui pardonne tout, en raison de la 
raison qui lui manque. Le chauffeur maladroit 
qui fait éclater la chaudière n'est pas punissable 
quand il saute avec elle* 

Il pleut, le vent souffle en foudre. Il y a dans 
l'air une détente qui ne sera pas sans influence 
sur notre espèce nerveuse et impressionnable. 
Non ! on ne se battra pas demain. 



8 février. 

Dès le matin, les paysans des deux sections de 
la commune étaient réunis devant î'éylise. Les 
vieux et les infirmes voulaient se traîner au chef- 
lieu de canton, qui est à six kilomètres. Mon fils 
fait atteler pour eux un grand chariot qu'on ac- 
cepte, et il s'en va à pied avec les jeunes. Sur la 
route, on rencontre les autres communes mar- 
chant en ordre avec leurs vieillards conduits par 



294 JOURNAL d'un voyageur 

les voitures des voisins, qui, sans s'être concer- 
tés, ont tous eu l'idée de fournir des moyens de 
transport, et de se servir de leurs jambes plutôt 
que de laisser un électeur privé de «on droit» 
Pas une abstention ! Ce vote au chef-lieu de can» 
ton a paru une espèce de défi qu'on a voulu 
accepter. — Dans la journée, on vient nous dire 
que tout est calme, qu'il n'y a pas eu Foînbre 
d'une querelle, et notre village rentre sans avoir 
manqué à sa parole. 

Les journaux confirment la démission Gam-« 
betta, et annoncent l'arrivée à Bordeaux de plu- 
sieurs membres du gouvernement de Paris. — Je 
reçois de Paris une première lettre par la poste ; 
mais, comme les Prussiens veulent lire notre 
pensée, on ne se la dit pas et on est Inoins bien 
informé que par les ballons. 



Jeudi 9 février. 



J'ai attendu Maurice, qui est rentré à trois 
heures du matin. Il avait été cloué à un bureau 



PENDANT LA GUERRE 29S 

de dépouillement. La liste libérale l'emporte 
jusqu'ici chez nous dans la proportion de cent 
contre un. 

On m'assure que les choix de notre départe*- 
ment sont réellement libéraux et même républi- 
cains> qu'en tout cas ils ne sont nullement réac* 
. tionnaires. Dieu veuille qu'il en soit ainsi dans 
toute la France^ et que les hommes du passé ne 
profitent pas trop de l'irritation produite dana 
les masses par la tentative d'étouffementdu vote* 
J'ai de l'espérance aijyourd'hui ; notre pauvre 
France a appelé le bon sens à son aide^ et elle, 
est disposée à l'écouter. Ce n'est pas une majo- 
rité restauratrice que le bon sens demande, c'est 
une majorité réparatrice. Se sentira-t-elle le pou* 
voir et les moyens de continuer la guerre ? Je ne 
le crois pas ; mais, s'il est constaté qu'elle les a 
encore, espérons qu'elle ne sera pas lâche et 
qu'elle usera de ce pouvoir et de ces moyens. . 

Quoi qu'il arrive , l'équilibre rompu entre la 
France et son expression va se rétablir. C'était la 
première condition pour nous rendre compte de 



296 JOURNAL d'un voyageur 

notre situation, qu'on nous défendait de con- 
naître et que nous allons pouvoir juger en fa- 
mille. On avait exclu du conseil les principaux 
intéressés, ceux qui supportent les plus lourdes 
charges ; il était temps de se rappeler qu'ils n'ap- 
partiennent pas plus à un parti qu'ils ne doivent 
appartenir à un souverain. Puisque, grâce à la 
Révolution de 89, tout homme est un citoyen, il 

est indispensable de reconnaître que tout citoyen 
est un homme, que par conséquent nul ne peut 
disposer des biens et de la vie de son semblable 
sans le consulter. Ce n'est pas parce que l'Em- 
pire en a disposé par surprise qu'une république 
a le droit d'agir de même et de sacrifier l'homme 
à l'idée, l'homme fût-il stupide et l'idée su- 
blime. 

Une guerre continuée ainsi ne pouvait pro- 
duire l'élan miraculeux des guerres patrioti- 
ques. D'ailleurs les choses de fait sont entrées 
dans une nouvelle phase de développement. En 
même tertips que la science appliquée à l'in- 
dustrie nous donnait l'emploi de la vapeur, de 



PENDANT LA GUERRE 297 

rélectricité , et tant d'autres découvertes mer- 
veilleuses et fécondes, elle accomplissait fatale- 
ment le cercle de son activité, elle trouvait des , 
moyens de destruction dont nous n'avons pas 
pu nous pourvoir à temps, et qui ont mis à un 
moment donné la force matérielle au-dessus de 
la force morale. Nous subissons un accident 
terrible, ce n'est rien de plus. L'homme qui eût 
pu rendre immédiatement applicable un engin 
de guerre supérieur à tous les engins connus 
eût plus fait pour notre salut que tout un parti 
avec des paroles vides et* un système d'excita- 
tions inutiles. M. Ollivier nous avait bien déjà 
parlé d'un rempart de poitrines humaines j parole 
féroce, si elle n'eût été irréfléchie. Les poitrines 
humaines ont beau battre pour la patrie, le ca- 
non les traverse, et jamais un ingénieur mili- 
taire ne les assimilera à des moellons. L'homme 
de cœur ne peut entendre les métaphores de 
l'éloquence sans éprouver un déchirement pro- 
fond. Le paysan, à qui on prend ses fils pour 
faire des fortifications avec sa chair et son 



/ 



298 JOURNAL d'un voyageur 

sang, a raison de ne pas aimer les avocats. 



10 février. 

A présent que les communications régulières 
sont rétablies ou vont l'être, je n'ai plus besoin 
de mes propres impressions pour vivre de la vie 
générale. Je cesserai donc ce journal, qui devient 
inutile à moi et à ceux de mes amis qui le liront 
avec quelque intérêt. Dans l'isolement plus ou 
moins complet où la guerre a tenu beaucoup de 
provinces, il n'était pas hors de propos de ré- 
sumer chaque jour en soi l'effet du contre-coup 
des événements extérieurs. Très-peu parmi nous 
ont eu durant cette crise le triste avantage.de la 
contempler sans égarement d'esprit et sans ca- 
tastrophe immédiate. Je dis que c'est un triste 
avantage, parce que, dans cette inaction forcée, 
on souffre plus que ceux qui agissent. Je le sais 
par expérience ; en aucun temps de ma vie, je 
n'ai autant souffert ! 

Je n'ai pas voulu faire une page d'histoire, je 



PENDANT LA GUERRE 299 

ne l'aurais pas pu ; mais toute émotion soulevée 
par rémotion générale appartient quand même à 
l'histoire d'une époque. J'ai traversé cette tour- 
mente comme dans un tlot à chaque instant me<- 
nacé d'être englouti par le flot qui montait. J'ai 
jugé à travers le nuage et l'écume les faits qui 
me sont parvenus; mais j'ai tâché de saisir l'es- 
prit de la France dans ces convulsions d'agonie, 
et à présent je voudrais pouvoir lui toucher le 
cœur pour savoir si elle est morte. 

On ne peut juger que par induction, je tâte 
mon propre cœur et j'y trouve encore le senti- 
ment de la vie. Si ce n'est pas l'espoir, c'est 
toujours la foi, et si ce n'était même plus la foi, 
ce serait encore l'amour; tant qu'on aime, on 
n'est pas mort. La France ne peut pas se haïr 
elle-même, plus que jamais elle est la nation qiti 
aime et qu'on aime. Si le gouveniement qui jurait 
de la sauver ou de mourir avec elle n'a su faire 
ni l'un ni l'autre, quelque espérance que nous 
ayons fondée sur ce gouvernement, .quelques 
sympathies qu'il ait pu nous inspirer o» qu'il 



300 JOURNAL d'un voyageur 

nous inspire encore, accusons-le plutôt que de 
condamner la France. Repoussons avec indigna- 
tion le système de défense de ceux qui nous 
disent qu'elle est perdue, parce qu'elle n'a pas 
voulu être sauvée. Ce serait le même mensonge 
qui a été prononcé à Sedan lorsqu'on nous a lâ- 
chement accusés d'avoir voulu la guerre. Dire 
que la France ne peut plus enfanter de braves 
soldats ni de bons citoyens, parce qu'elle a été 
bonapartiste, c'est un blasphème. Elle a proclamé 
la république à Paris avec un enthousiasme im- 
mense, elle l'a acceptée en province avec une 
loyauté unanime. Le premier cri a été partout : 

— Vive la patrie ! 

Et tout le monde était debout cç jour-là. La 
France de toutes les opinions a offert ou donné 
sans hésitation le sang qu'elle avait dans les 
veines, l'argeçit qu'elle avait dans les mains. Le 
paysan le plus encroûté a marché comme les 
autres. Les sujets les plus impropres aux fa- 
tigues s'y sont traînés quand même, des mères 
ont vu partir leurs trois fils, des fermiers tous 



PENDANT LA GUERRE 301 

leurs gars ; des hommes mariés ont quitté leurs 
jeunes enfants, des soldats qui avaient fait sept 
ans de service ont repris le sac et le fusil. Je 
ne parle pas des riches qui ont quitté avec or- 
gueil leurs affections et leur bien-être, des in- 
dustriels, des savants et des artistes qui ont fait 
si bon marché de leurs précieuses vies, et qui se 
sont volontairement dévoués, des jeunes gens 
engagés dans des carrières honorables ou lucra- 
tives qui ont tout sacrifié pour servir la grande 
cause : je parle de ceux qu'on accuse, qu'on 
méconnaît et qu'on méprise, je parle des igno- 
rants et des simples qui croyaient encore à l'em- . 
pereur trahi, vieille légende des temps passés, 
et qui n'aimaient pas du tout la République, 
parce que rien ne va sans un maître. Je ne peux 
pas sans douleur entendre maudire ce pauvre 
d'esprit qui est allé se faire tuer,, ou, ce qui est 
pis, mourir de froid, de faim et de misère dans 
la neige et la boue des campements. Si Jésus re- 
venait au monde, il écrirait avec notre sang sur 
le sable de nos chemins : 



302 JOURNAL D*UN VOYAGEUR 

c En vérité, je vous le dis, celui-ci| qui ne 
comprend pas et qui marche avec vous est 
le meilleur d'entre vous. » 

Finissons*en avec ces récriminations contre 

■ • 

rignorance, avec cette malédiction sur le suf- 
frage universel, avec ces projets, ces désirs ou 
ces menaces de méconnaître son autorité. I4 
paix est maintenant inévitable, Texaltatipn de 
parti la repousse et cherche à nous entretenir 
d'illusions funestes. Elle a promis ce qu'elle n'a 
pu tenir, elle ne veut pas en avoir le démenti, 
elle sacrifierait des millions d'hommes plutôt 
que de s'avouer impuissante ou impopulaire. Il 
est temps que le gros bon sens intervienne. Il 
ne saura pas juger le différend, il le fera cesser. 
Je vois aux prises une impitoyable machine de 
guerre, la Prusse, et un homme nu, blessé, hé^ 
roïque, la France militaire* Cet homme, exaspéré 
par l'inégalité de la lutte, veut mourir, il se jette 
en désespéré sous les roues de la machine. De* 
bout, Jacques Bonhomme! place entre ce sur 
blime malheureux et la machine aveugle ta 



PENDANT LA GUERRE 303 

lourde main, plus solide que tous les engins de 
la royauté. Arrête le vainqueur et sauve le vaincu, 
dût-il te maudire et t'insulter. Tu veux qu'il 
vive, toi, paysan qui par métier sèmes la vi^e sur 
la terre* Tu veux que le blé repousse, et que la 
France renaisse. Voici tantôt le moment de res^ 
semer ton champ gelé. On va crier que tu as tué 
Thonneur. Tu laisseras dire, toi qui portes tou- 
jours tous les fardeaux, tu porteras encore celui- 
ci. L'ingrate patrie est bien heureuse que tu ne 
connaisses pas le point d'honneur, et que tu te 
trouves là, dans les situations extrêmes, pour 
trancher sans scrupule et sans passion les ques* 
tiens insolubles ! 

Et à présent faisons une fervente prière au 
génie de la France. Puisse-t-il nous bien inspirer 
et faire entrer dans tous les esprits la notion du 
droit! Il est si clair et si précis, ce droit acquis 
et payé si cher par nos révolutions ! Liberté de 
la parole écrite ou orale, liberté de réunion, 
liberté du vote, liberté de conscience, liberté de 
réunion et d'association, — que peut-on vouloir 



304 JOURNAL d'un voyageur 

de plus, et quelles théories particulières peuvent 
primer ces droits inaliénables? N'est-ce pas 
donner l'essor à toutes les idées que d'assurer 
les dro ts de la discussion ? Si nous savons main- 
tenir ces droits, ne sera-ce pas un véritable 
attentat contre l'humanité que la conspiration et 
l'usurpation, de quelque part qu'elles viennent? 
L'orgueil des partis ne veut pas souffrir le 
contrôle de tous : sachons distinguer les vanités 
exubérantes des convictions sincères, n'impo- 
sons silence à personne, mais apprenons à juger, 
et que l'abandon soit le châtiment des écoles 
qui veulent s'imposer par la voie de fait, l'injure 
et la menace. Ne subissons l'entraînement ni des 
vieux partis ni des nouveaux. Le véritable répu- 
Dlicain n'appartient à aucun, il les examine tous, 
il les discute, il les juge. Son opinion ne doit 
jamais être arrêtée systématiquement, car l'in- 
telligence qui ne fonctionne plus est une intelli- 
gence morte ; qui n'apprend plus rien ne compte 
plus. Observons le rayonnement des idées nou- 
velles à mesure qu'elles se produiront, et sa- 



PENDANT LA GUERRE 305 

chons si elles sont étoUes ou bolides, c'est-à- 
dire éclosion de vie ou débris de mort. La France 
a le sens critique si développé et tant d'organes 
éminents de cette haute puissance, qu'il ne lui 
faudra p^s beaucoup de temps pour s'éclairer 
sur la valeur des offres de salut qui lui sont faites 
de toutes parts. Cette discussion, à la condition 
d'être loyale et sérieuse, fera aisément justice 
du mandat impératif, qui n'est autre chose que 
la tyrannie de l'ignorance, si bien exploitée par 
le parti de l'Empire. Faisons des vœux pour que 
la distinction du droit et de la fonction déléguée 
soit bien comprise et bien établie par nos écri- 
vains, nos assemblées, nos publicistes de tout 
genre. Ils auront beaucoup à faire à ce moment 
de réveil général qui va suivre, à la grande sur- 
prise des autres nations, l'espèce d'agonie où 
elles nous voient tombés. Il sera urgent de dé- 
montrer que le mandat impératif est une idée 
sauvage, et qu'il y aurait erreur funeste à en ac- 
cepter l'outrage pour conquérir la popularité. Le 
droit du peuple à choisir ses représentants, à con ' 



360 JOORNAL d'un voyageur 

sulter sa raison et. sa conscience doit être égale- 
ment libre, ou bien la représentation n'est plus 
qu'une lutte aveugle, un conflit stupide entrer 
les esclaves de tous les partis. Il serait temps de 
se défaire de ces errements de l'Empire. Nés 
fatalement dans son atmosphère, espérons qu'ils 
finiront avec lui. 

Il y aura certainement aussi à éclairer l'As- 
semblée constituante qui succédera prochaine- 
ment à celle-ci sur un point essentiel, le droit 
de plébiscite. Il ne faut pas que ce droit, devenu 
monstrueux, établisse la volonté du peuple au^ 
deàsus de celle des assemblées élues par lui ; si 
le peuple est souverain, ce n'est pas un souve- 
rain absolu qu'il faille rendre indépendant de 
nout contrôle, priver de tout équilibre. Le plé- 
biscite peut être la forme expéditive que pren- 
dra, dans un avenir éloigné, la volonté d'une 
tation arrivée à l'âge de maturité; mais long- 
temps encore il sera un attentat à la liberté du 
peuple lui-même, puisqu'il est, par sa forme 
absolue et indiscutable, une sorte de démission 



FENDANT LA GUERRE 307 

qu'il pôut donner de sa propre autorité. Je crois 
que, si ce droit n*est pas supprimé, il pourra 
être modifié par une loi qui en soumettra Texer- 
cice aux décisions des assemblées. En temps 
normal et régulier, il ne faut jamais qu'un pou- 
voir exécutif puisse' en appeler de TÂssemblée au 
peuple et réciproquement. Je ne sais même paB 
s'il est des cas exceptionnels où cet appel ne so- 
rait point un crime contre la raison et la jus*^ 
tice. 

Mais ce ne sont pas là mc$ affaires^ dit la 
fourmi, et je ne suis qu'une fourmi dans ce 
chaos de montagnes écroulées et de volcans qui 
surgissent; je fais des rêves» des vœux, et 
j'attends. 

Chers amis, que je vais enfin retrouver, aurer- 
vous tous été logiques avec vous*mémes sous 
cette dictature compliquée d'une guerre atroce? 
Quelles vont être vos élections de Paris? 

Je n'ai qu'un désir : c'est qu'elles soient l'ex- 
pression de toutes les idées qui vous agitent 
dans tous les sens. Un parti trop prédominant 



308 JOURNAL d'un voyageur 

serait un malheur en ce moment où il faut que 
la lumière se fasse. 

Si je dois encore une fois assister à la mort de 
la république, j'en ressentirai une profonde dou- 
leur. On ne voit pas sans effroi et sans acca- 
blement le progrès faire fausse route, l'avenir 
reculer, l'homme descendre, la vie morale s'é- 
clipser; mais, si cette amertume nous est réser- 
vée, ô mes amis, ne maudissons pas la France, 
ne la boudons pas, ne nous croyons pas autori- 
sés à la mépriser ; elle passe par une si forte 
épreuve! Ne disons jamais qu'elle est finie, 
qu'elle va devenir une Pologne; est-ce que la 
Pologne n'est pas destinée à renaître ? 

L'Allemagne aussi renaîtra; riche et fière au- 
jourd'hui, elle sera demain plus malade que 
nous de ces grandes maladies des nations, néces- 
saires à leur renouvellement. Il y a encore en 
Allemagne de grands cœurs et de grands esprits 
qui le savent et qui attendent, tout en gémissant 
sur nos désastres ; ceux-là engendreront par la 

■ 

pensée la révolution qui précipitera les oppres- 



PENDANT LA GUERRE 309 

seurs et les conquérants. Sachons attendre aussi, 
non une guerre d'extermination, non une re- 
vanche odieuse comme celle qui nous frappe; 
attendons au contraire une alliance républicaine 
et fraternelle avec les grandes nations de l'Eu- 
rope. On nous parle d'amasser vingt ans de co- 
lère et de haine pour nous préparer à de nou- 
veaux combats! Si nous étions une vraie, noble, 
solide et florissante république, il ne faudrait 
pas dix ans pour que notre exemple fût suivi, et 
que nous fussions vengés sans tirer l'épée ! 

Le remède est bien plus simple que nous ne 
voulons le croire. Tous les bons esprits le voient 
et le sentent. Allons-nous nous déchirer les en- 
trailles, quand une bonne direction donnée par 
nous-mêmes à nos cœurs et à nos consciences 
aurait plus de force que tous les canons dont la 
Prusse menace la civilisation continentale ?. Croyez 
bien qu'elle le sait, la Prusse ! La paix que l'on 
va négocier n'éteindra pas la guerre occulte 
qu'elle est résolue à faire à notre république. 
Quand elle ne nous tiendra plus par la violence, 



310 JQURNAi* D'UN VOYAGEUR 

9 

elle essayera de nou» tenir encore par Tintrigue» 
la corruption, la calomnie^ les discordes inté* 
rieures. Serrons nos rangs et méfions-nous de 
rétranger! 11 est facile à reconnaître : c'est celui 
qui se dit plus Français que la France^ 

Nohant, nuit da 9 au 10 février. 



FIN 



CLICHY. — Imp. de Paul Dupont cl CJc, 
rue du Bac-d'Asnières, li. 






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